Chris Nietvelt et la troupe de l’Internationaal Theater Amsterdam dans La Cerisaie mise en scène par Simon McBurney

« La Cerisaie » : Simon McBurney réveille Tchekhov sans trahir sa mélancolie

Chris Nietvelt et la troupe de l’Internationaal Theater Amsterdam dans La Cerisaie mise en scène par Simon McBurney

La-chronique.fr – 2 juillet 2019

« La Cerisaie » d’Anton Tchekhov – Mise en scène de Simon McBurney / Internationaal Theater Amsterdam – Au Printemps des Comédiens de Montpellier les 29 et 30 juin 2019 – Première en France -Spectacle en néerlandais surtitré en français.

On croit connaître « La Cerisaie ». On croit connaître cette famille qui revient dans un domaine qu’elle n’a plus les moyens de conserver, ces êtres incapables de regarder le monde qui change sous leurs yeux et cette propriété dont la vente annonce bien davantage que la disparition de quelques arbres. Simon McBurney réussit pourtant à rendre à la dernière pièce de Tchekhov quelque chose de neuf et d’étrangement proche. Au Printemps des Comédiens, avec la troupe de l’Internationaal Theater Amsterdam, il déplace l’action vers les années 1970 et débarrasse le texte d’une partie de sa nostalgie habituelle pour faire apparaître avec une remarquable netteté la solitude de ceux qui savent que leur monde s’effondre mais restent incapables d’en inventer un autre.

Le déplacement temporel aurait pu n’être qu’un procédé. Il devient ici un véritable moteur dramaturgique. Lioubov devient Amanda, revenue de Paris où elle s’est perdue dans une relation amoureuse destructrice et dans le souvenir de son fils mort noyé. Autour d’elle, une famille et quelques proches s’accrochent à une manière de vivre qui appartient déjà au passé. L’alcool, la drogue, la fête et les habitudes d’une bourgeoisie encore persuadée de pouvoir échapper aux conséquences de ses choix donnent à cette Cerisaie un parfum très particulier de fin d’époque. McBurney ne cherche pourtant jamais à transformer Tchekhov en chronique des seventies. Les costumes, les noms anglicisés et quelques signes suffisent à installer le déplacement. Ce qui l’intéresse est ailleurs : dans ce moment où une société comprend confusément que ses valeurs, ses privilèges et son rapport au monde ne pourront plus durer. La Cerisaie devient alors moins un domaine russe qu’un espace mental, le dernier territoire d’êtres qui préfèrent le souvenir à la réalité.

La scénographie de Miriam Buether accompagne parfaitement ce choix. Un vaste plancher de bois suffit à évoquer les différents espaces, tandis que les images projetées en fond de scène installent des atmosphères plus qu’elles ne décrivent des lieux. Rien ne cherche à reconstituer littéralement le domaine. Ce dépouillement laisse les personnages au premier plan et rend leur incapacité à agir encore plus visible : ils disposent de tout l’espace nécessaire pour bouger, mais semblent condamnés à tourner autour d’eux-mêmes. Le travail sonore est tout aussi remarquable. Simon McBurney, dont on connaît le goût pour la manipulation du son et les dispositifs techniques, utilise ici des effets réalisés en direct qui donnent au spectacle une dimension très concrète et souvent drôle. Tchekhov tenait à la part de comédie de sa pièce ; McBurney la retrouve sans jamais effacer la noirceur qui la traverse. Un bruit, un décalage ou une situation presque burlesque peut faire rire avant que la solitude du personnage ne reprenne immédiatement le dessus car c’est bien la solitude qui devient le fil rouge de cette mise en scène. Tous parlent, mais presque personne n’écoute. Chacun est enfermé dans ses regrets, ses désirs ou ses projets. Le groupe existe physiquement, pourtant les individus semblent évoluer dans des mondes parallèles. Cette impossibilité de communiquer crée un malaise singulier : nous regardons des personnages conscients, au moins par instants, de la catastrophe qui approche et qui continuent néanmoins à scier méthodiquement la branche sur laquelle ils sont assis.

Gijs Scholten van Aschat donne à Lopakhine toute l’ambiguïté nécessaire. Il est celui qui comprend le nouveau monde, celui qui propose une solution et finalement celui qui achète la propriété. Mais sa victoire n’a rien de triomphal. Il reste lui aussi prisonnier de ce qu’il voulait dépasser. Face à lui, Chris Nietvelt compose une Amanda d’une grande finesse, à la fois généreuse, fragile, inconsciente et profondément humaine. Son refus de regarder la réalité n’est jamais réduit à une caricature de privilégiée. Autour d’eux, toute la troupe de l’Internationaal Theater Amsterdam impressionne par son homogénéité. Bart Slegers, Janni Goslinga, Majd Mardo, Hugo Koolschijn, Eva Heijnen, Robert de Hoog et leurs partenaires passent avec une étonnante facilité de la comédie à la douleur. Il serait d’ailleurs presque injuste d’isoler un interprète tant la réussite vient précisément de la cohérence de l’ensemble : chaque personnage semble vivre dans sa propre bulle tout en participant à la même catastrophe collective.

La transposition permet également à certains personnages de retrouver une résonance très contemporaine. Le jeune étudiant, avec son désir de rupture et sa conviction qu’un autre monde doit être construit, évoque naturellement les mouvements de contestation sociale ou climatique de notre époque. McBurney n’appuie jamais le rapprochement. Il laisse simplement Tchekhov faire son travail : montrer qu’une génération qui s’accroche à ce qu’elle possède finit toujours par rencontrer une autre génération qui lui demande des comptes.

Cette « Cerisaie » est finalement très émouvante parce qu’elle ne cherche pas à l’être. Simon McBurney évite la nostalgie confortable du monde perdu et préfère regarder des êtres confrontés à leurs propres contradictions. Le domaine disparaîtra, les arbres seront coupés, mais la véritable perte est ailleurs : dans l’incapacité de ces personnages à se libérer de leurs regrets, de leurs remords et de leur peur. En première française au Printemps des Comédiens, l’Internationaal Theater Amsterdam offre à Tchekhov une vitalité remarquable. Une très belle mise en scène, drôle et sombre à la fois, qui rappelle que les mondes finissent moins parce qu’ils sont condamnés que parce que ceux qui les habitent refusent trop longtemps de voir qu’ils ont déjà changé.

Pierre Salles

Repères du spectacle
Texte
: Anton Tchekhov
Mise en scène : Simon McBurney
Compagnie : Internationaal Theater Amsterdam (ITA)
Dramaturgie : Peter Van Kraaij
Scénographie : Miriam Buether
Lumière : Paule Constable
Son : Pete Malkin
Vidéo : Will Duke
Costumes : Wim van Vliet
Avec : Chris Nietvelt, Gijs Scholten van Aschat, Majd Mardo, Bart Slegers, Janni Goslinga, Eva Heijnen, Steven van Watermeulen, Emma Josten, Robert de Hoog, Hugo Koolschijn, Celia Nufaar, Achraf Koutet
Lieu : Théâtre Jean-Claude Carrière – Printemps des Comédiens, Montpellier
Dates : 29 et 30 juin 2019
Statut : Première en France
Langue : Néerlandais, surtitré en français