J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume – Off Avignon 2026

« J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume » : quand les secrets de famille étouffent la parole.

J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume – Off Avignon 2026

La-chronique.fr – 13 juillet 2026

« J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume » – Écriture, jeu et conception Clémence de Vimal – Théâtre le Transversal – du 4 au 25 juillet 2026 – 10h45 durée 1h15 – relâche les mercredis 15 et 22 juillet.

Il suffit parfois de quelques objets pour faire surgir tout un monde. Dans J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume, un grand cadre doré domine le plateau tandis qu’une malle bleue accompagne le récit et change de fonction au gré des souvenirs. L’espace est volontairement dépouillé, laissant à Clémence de Vimal la liberté de faire apparaître, presque seule, les personnages et les lieux d’une histoire familiale dont l’apparente légèreté va progressivement se fissurer.

Car derrière les souvenirs d’enfance, les vacances en famille et l’univers rassurant d’une grande maison se cache une réalité autrement plus sombre. À travers Élizabeth, Clémence de Vimal raconte l’inceste, mais surtout les mécanismes du silence qui l’entourent, la difficulté de faire entendre une parole et les conséquences d’un secret lorsqu’il traverse plusieurs générations.

L’enfance comme porte d’entrée vers l’indicible. La robe portée par Clémence de Vimal évoque immédiatement l’enfance et l’univers des contes. Ce choix accompagne les premiers souvenirs d’Élizabeth, qui grandit dans une famille catholique nombreuse où les vacances réunissent grands-parents, cousins, oncles et tantes. La scénographie joue avec cette perception enfantine du monde. Certains objets apparaissent dans des dimensions inhabituelles, comme si la mémoire avait conservé les proportions et les impressions de l’enfant qui les regardait autrefois.

Cette apparente innocence permet au récit de s’installer sans annoncer immédiatement la violence de ce qui va suivre. Les souvenirs s’enchaînent et, presque imperceptiblement, leur couleur change lorsque les « jeux » avec le cousin Joël prennent une tout autre signification. Le spectateur comprend progressivement ce qui se joue derrière ces souvenirs d’enfance avant même que tout soit formulé. Lorsque le secret dépasse une seule histoire. Le récit prend une autre dimension lorsqu’il apparaît que l’histoire d’Élizabeth ne constitue pas un événement isolé. D’autres femmes de la famille ont elles aussi été confrontées à des violences et au silence qui les accompagne.

Le spectacle ne raconte alors plus seulement un traumatisme individuel, mais interroge ce qui permet à un secret de se transmettre d’une génération à l’autre. La famille, supposée protéger l’enfant, devient paradoxalement l’espace dans lequel la parole se heurte aux loyautés, aux non-dits et à la volonté de préserver les apparences. C’est dans cette mécanique familiale que J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume trouve une grande partie de sa force. L’inceste est au centre du récit, mais la pièce interroge également ce qui se passe autour : ceux qui savent, ceux qui ne veulent pas savoir, ceux qui se taisent et ceux qui finissent par parler.

À mesure que les réactions des différents membres de la famille apparaissent, le malaise s’installe dans la salle et laisse progressivement place à la sidération. La sobriété plutôt que la démonstration. Face à un sujet aussi lourd, Clémence de Vimal aurait pu choisir une mise en scène beaucoup plus démonstrative. C’est au contraire la retenue qui domine.

La scénographie reste épurée et les quelques éléments présents sur le plateau prennent plusieurs significations au cours du spectacle. La malle bleue devient successivement meuble, refuge ou objet lié à la mémoire, tandis que le grand cadre semble enfermer cette famille dans une représentation idéale dont le récit vient progressivement révéler les fissures. Cette économie de moyens laisse surtout une place essentielle à l’interprétation. Clémence de Vimal passe de l’enfance à l’âge adulte et fait exister autour d’elle les différents membres de la famille sans transformer le spectacle en galerie de personnages.

La pudeur de l’interprétation évite également de chercher l’émotion à tout prix. Elle naît du récit lui-même, de ce qui est dit, mais également de tout ce qui a précisément été tu pendant des années. Briser le silence pour reprendre sa place. Le titre, J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume, pourrait presque laisser imaginer une comédie. Il prend pourtant une autre résonance au fil du spectacle, lorsque cette nécessité de retrouver de l’air devient celle de sortir d’un système familial dans lequel la parole a trop longtemps été empêchée.

La pièce ne s’arrête cependant pas au dévoilement du traumatisme. Derrière le secret et ses conséquences se dessine également un parcours de reconstruction, celui d’une femme qui cherche à reprendre possession de son histoire plutôt qu’à rester enfermée dans ce qui lui est arrivé. Clémence de Vimal parvient ainsi à traiter un sujet particulièrement difficile sans réduire son personnage à son traumatisme. Élizabeth reste une femme qui avance, cherche, doute et tente de reconstruire sa relation aux autres comme à elle-même.

J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume est un seule-en-scène sobre et profondément humain, qui rappelle combien les secrets de famille peuvent traverser les générations lorsque personne ne trouve la possibilité, ou la force, de les nommer.

Lorsque la parole finit enfin par surgir, elle ne peut effacer ce qui s’est produit, mais elle peut empêcher que le silence continue d’écrire l’histoire à la place de ceux qui l’ont vécue.

Béatrice Stopin

Crédit photo Agnès de Palmaert

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Clémence de Vimal
Mise en scène : Collaboration artistique : Sophie Galitzine, Gaelle Ménard
Distribution : Clémence de Vimal
Scénographie / décor : Agnès de Palmaert
Compagnie / production : Ramène ton Verbe
Lieu : Théâtre Transversal – Salle 2, Avignon
Festival / saison : Festival Off Avignon 2026
Dates : 4 au 25 juillet 2026 à 10h45 ; relâches 8, 15, 22 juillet
Durée : 1h15