Héroïnes aux rencontres de la SABAM 2026

« Héroïnes » d’Aurélie Wijnants : deux solitudes face à face

Héroïnes aux rencontres de la SABAM 2026

La-chronique.fr – 02 Octobre 2026

Dans le cadre des rencontres de la SABAM, le Théâtre Transversal proposait au Théâtre des Doms Héroïnes, un texte de l’autrice belge Aurélie Wijnants. Une lecture théâtralisée portée par Barbara Ferraggioli et Julie Palmier, où deux femmes que tout oppose découvrent peu à peu ce qui les rapproche.

Héroïnes est avant tout l’histoire d’un manque. Manque d’amour, d’humanité ou simplement de chaleur, celle d’une main tendue, d’une présence ou d’un repas partagé. Il est aussi question de drogue, de solitude, d’une laverie qui ne lave presque plus rien et d’un quartier où chacun semble avoir appris à se méfier de l’autre. Mais derrière cette rudesse, le texte d’Aurélie Wijnants raconte surtout ce qui peut encore arriver lorsque deux êtres que tout devrait séparer finissent, presque malgré eux, par se regarder.

Présentée au Théâtre des Doms dans le cadre des rencontres de la SABAM et portée par le Théâtre Transversal, cette lecture théâtralisée avait quelque chose de particulier. L’autrice belge avait accepté de confier son texte au Transversal et de lui laisser une véritable liberté. Elle en découvrait ainsi le résultat sur scène en même temps que le public. Un geste de confiance d’autant plus intéressant qu’Héroïnes n’avait pas été imaginé, à l’origine, pour le plateau.

Le texte devait en effet devenir un court métrage mais l’autrice Aurélie Wijnants l’a entièrement repris et adapté pour le théâtre et pour ces rencontres de la SABAM, sans chercher pour autant à lui donner artificiellement les codes d’une pièce traditionnelle. Il n’y a pratiquement pas de dialogue direct entre Monique et Nelle. Tout passe par leurs voix intérieures, par ce qu’elles pensent l’une de l’autre avant même de pouvoir se parler, par les préjugés, la peur et les réflexes de défense qui se mettent immédiatement en place.

Monique a quatre-vingt-un ans. Veuve, elle tient à bout de bras une laverie désertée dans un quartier gagné par le trafic de drogue. Elle s’accroche à ce commerce comme à l’un des derniers morceaux d’une vie qui s’efface autour d’elle. Nelle, beaucoup plus jeune, arrive avec ses propres blessures. Elle est au bord du gouffre, sans véritable perspective, et trouve quelques instants de répit dans l’héroïne qu’elle sniffe. Elles n’ont, en apparence, aucune raison de se rencontrer et encore moins de s’apprécier.

Lorsqu’elles se retrouvent face à face, chacune commence donc par observer l’autre comme on surveille un danger. Elles se jugent, se jaugent, se provoquent intérieurement, comme deux fauves enfermés dans une petite jungle urbaine où faire confiance est devenu presque impossible. C’est là que le choix d’Aurélie Wijnants prend tout son sens : plutôt que de faire parler immédiatement ses personnages, elle nous fait entendre cette petite voix que chacun porte en soi, celle qui pense parfois plus vite que nous ne voudrions l’avouer, qui condamne, se méfie, mais se trompe aussi.

Et peu à peu, derrière ce que chacune croit savoir de l’autre, apparaissent les failles. La vieille femme acariâtre et la jeune junkie cessent d’être des figures pour devenir deux femmes dont les vies ont laissé des traces. Le manque change alors de visage. Il n’est plus seulement celui provoqué par la drogue : il devient manque d’affection, de reconnaissance, de présence humaine. Et c’est peut-être dans cette confusion des manques que le texte trouve sa plus grande justesse.

La forme imaginée par le Transversal et présentée ce soir-là aux Doms restait celle d’une lecture, montée en peu de temps, mais elle allait déjà bien au-delà. Barbara Ferraggioli et Julie Palmier ne se contentent pas de porter les mots : leurs présences sur le plateau, leurs silences et la distance qui se crée puis se réduit entre elles donnent progressivement un corps à cette rencontre. Quelques éléments de scénographie suffisent alors pour que la laverie existe et que l’on oublie assez vite le dispositif initial de la lecture.

Il n’est d’ailleurs pas certain qu’Héroïnes gagnerait à devenir beaucoup plus démonstratif. Une partie de sa force vient justement de cette économie, de ces pensées que nous entendons alors que les personnages ne parviennent pas encore à se les dire. Le théâtre se glisse dans cet espace entre ce que l’on pense, ce que l’on montre et ce que l’on finit parfois par offrir à l’autre.

Il y a des moments durs, parce que les vies racontées le sont, mais Aurélie Wijnants ne cherche jamais à les rendre plus sombres qu’elles ne le sont déjà. Quelque chose de plus fragile finit par surgir : une attention, un geste, une bienveillance que l’on n’attendait plus. Rien n’efface les blessures ni ne transforme miraculeusement ces deux femmes. Simplement, pendant un instant, elles ne sont plus tout à fait seules.

C’est peut-être là que se trouve le cœur d’Héroïnes. Dans cette idée très simple qu’un repas partagé ou une main tendue peuvent parfois compter autant que de grands discours lorsque tout le reste a disparu.

Cette première forme donne en tout cas envie de voir le texte poursuivre son chemin et trouver une véritable programmation. Il possède déjà ses personnages, son espace et cette tension entre violence et tendresse qui peut prendre toute sa mesure sur un plateau. Pourquoi pas, demain, dans un théâtre du Off d’Avignon ? Ce ne serait finalement qu’à quelques rues de cette première rencontre.

Pierre Salles

REPÈRES
Nom du spectacle : Héroïnes
Texte de : Aurélie Wijnants
Adaptation théâtrale : Aurélie Wijnants
Avec : Barbara Ferraggioli et Julie Palmier
Forme : lecture théâtralisée
Proposition : Théâtre Transversal
Lieu de représentation : Théâtre des Doms, Avignon
Cadre : Rencontres de la SABAM
Date : 1er octobre 2026

Barbara Ferraggioli et Julie Palmier pour Heroines rencontre de la SABAM 2026

Les deux comédiennes Barbara Ferraggioli et Julie Palmier

Heroies - Rencontres de la Sabam 2026 - Laetitia Mazzoleni et Sandrine Bergot

Laetitia Mazzoleni (Directrice du Théâtre Transversal ) et Sandrine Bergot (directrice du Théâtre des Doms à Avignon)

Barbara Ferraggioli et Julie Palmier pour Heroines rencontre de la SABAM 2026

Rencontre avec l’autrice belge Aurélie Wijnants et les deux comédiennes Barbara Ferraggioli, Julie Palmier et animé par Michel Flandrin

Rencontres de la Sabam - Théâtre des doms

Rencontres de la Sabam 2026 – Théâtre des doms

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