
La-chronique.fr – 12 juillet 2023
77e FESTIVAL D’AVIGNON : G.R.O.O.V.E. de Bintou Dembélé – Spectacle danse déambulation – Opéra du Grand Avignon.
Tout commence dehors, sur la place du Palais des papes, loin du confort et des codes d’une salle à l’italienne. Dans la chaleur avignonnaise, danseurs et spectateurs partagent d’abord le même espace. Avec « G.R.O.O.V.E. », Bintou Dembélé ne cherche pas simplement à présenter une chorégraphie : elle organise un déplacement, physique autant que symbolique, qui conduit les danses populaires de la rue jusque dans les entrailles de l’Opéra Grand Avignon.
La voix de Célia Kameni — en alternance avec Cindy Pooch — s’élève au milieu des corps. Quelque chose de presque ancestral traverse ce premier tableau. Les gestes, les rythmes et le chant convoquent une mémoire qui dépasse les individus présents. On pense à l’esclavage, à la ségrégation, aux cultures qui ont dû inventer leurs propres espaces de résistance et de survie. Mais rien n’est figé dans la commémoration : cette mémoire est immédiatement remise en mouvement.
Le public est ensuite invité à rejoindre l’Opéra. Ce passage n’a rien d’anodin. Bintou Dembélé fait entrer dans un lieu historiquement associé à d’autres formes de représentation des pratiques nées dans les rues, les clubs, les marges et les communautés populaires. Hip-hop, krump, voguing et cultures électroniques ne viennent pas demander poliment leur place : elles investissent le bâtiment, ses coulisses, ses couloirs et sa scène.
Répartis en groupes, les spectateurs découvrent plusieurs tableaux dans les profondeurs du théâtre. La déambulation modifie notre manière de regarder. Il n’y a plus d’un côté ceux qui dansent et de l’autre ceux qui observent. Les artistes passent près de nous, nous frôlent, nous obligent à déplacer nos corps et nos habitudes. La frontière entre scène et salle devient poreuse, comme si le spectacle cherchait d’abord à démonter l’architecture sociale du lieu avant d’en réinventer l’usage.
C’est là que le travail de Bintou Dembélé prend toute sa force. Elle ne juxtapose pas des styles pour fabriquer un catalogue des cultures urbaines. Elle montre comment les gestes circulent, se transforment et se répondent d’une époque ou d’un territoire à l’autre. Parler d’appropriation culturelle devient presque trop étroit devant ce mouvement permanent : les cultures se rencontrent, se contaminent et produisent autre chose, à l’image de sociétés qui n’ont jamais été aussi homogènes qu’on voudrait parfois le croire.
Certaines images frappent davantage que d’autres. Celle de corps suspendus dans les cintres de l’Opéra fait brutalement surgir une mémoire de violence au cœur même du bâtiment. À l’inverse, la guitare lap steel et la voix solaire de Célia Kameni ouvrent un espace d’une grande douceur. Le spectacle passe ainsi de l’inquiétude à la fête, du souvenir à l’affirmation, sans jamais considérer que la joie serait incompatible avec la gravité.
Cette joie est même politique. Faire danser, chanter et vibrer un opéra avec des formes longtemps considérées comme périphériques revient à rappeler que les institutions culturelles n’ont pas toujours été aussi ouvertes qu’elles aiment aujourd’hui le proclamer. « G.R.O.O.V.E. » ne vient pourtant pas régler des comptes. Il préfère occuper l’espace, montrer ce qui devient possible lorsque les frontières tombent et rendre au lieu quelque chose de sa dimension populaire.
Le dispositif déambulatoire entraîne nécessairement quelques frustrations : selon le groupe auquel on appartient, on ne perçoit pas toujours les mêmes détails et certaines transitions peuvent sembler moins fluides. Mais cette part d’incertitude appartient au projet. Nous ne sommes plus devant un objet parfaitement cadré ; nous circulons à l’intérieur d’une proposition vivante, avec ce que cela suppose de hasard et de disponibilité.
Lorsque tous se retrouvent finalement réunis, la démonstration est faite sans avoir été assénée. Les différences n’ont pas disparu ; elles se sont mises à dialoguer. Les danses venues des marges ont traversé les portes de l’Opéra sans abandonner leur histoire, et le bâtiment lui-même paraît soudain moins solennel, presque rendu à ceux qui l’habitent pour un soir.
Avec « G.R.O.O.V.E. », Bintou Dembélé réussit ainsi une fête traversée de mémoire et de colère, mais portée surtout par une formidable énergie collective. Le groove n’est pas ici une affaire de style : c’est une manière de faire circuler les corps, les histoires et les cultures. Et ce soir-là, dans l’Opéra d’Avignon, il était difficile de ne pas sentir qu’il circulait partout.
Pierre Salles
Photo C. Raynaud de Lage
REPÈRES DU SPECTACLE
Conception et chorégraphie : Bintou Dembélé
Chant : Célia Kameni, en alternance avec Cindy Pooch
Forme : Spectacle chorégraphique et déambulatoire
Esthétiques traversées : Hip-hop, krump, voguing, cultures électroniques et danses populaires
Parcours : Place du Palais des papes puis Opéra Grand Avignon




