
FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « Everything must go » – Forced Entertainment – Texte, composition musicale et création sonore Tim Etchells – Du 16 au 22 juillet, relâche le 19 – Cour du lycée Saint Joseph, 22h00 – Durée : 1h40.
Il ne reste presque plus rien du monde, et malheureusement le temps, lui, semble avoir survécu. Il va même s’étirer durant une heure quarante dans la Cour du lycée Saint-Joseph, où Forced Entertainment installe avec Everything Must Go les débris d’une civilisation qui aurait fini par s’effondrer sous ses propres excès. Sur le papier, la proposition de Tim Etchells ne manque pourtant ni d’ambition ni d’actualité : confronter des corps bien réels aux paroles artificielles produites par des machines, observer ce qui subsiste de l’humain lorsque le langage lui-même paraît lui échapper et regarder notre société capitaliste depuis ses ruines. Encore faudrait-il que cette promesse théâtrale survive à sa mise en œuvre.
Le plateau conçu par Richard Lowdon ressemble aux lendemains d’une fête dont personne ne semble vraiment se souvenir. Chaises renversées ou déplacées, gobelets et bouteilles abandonnés, tables, portants de vêtements, objets dispersés composent les restes d’un bar improbable dans lequel quelques survivants semblent condamnés à tuer le temps. Au-dessus de cet espace, quatre écrans complètent un dispositif immédiatement lisible : quelque chose s’est terminé ici, peut-être une soirée, peut-être une époque, peut-être le monde entier, et ceux qui demeurent n’ont manifestement plus grand-chose à faire sinon continuer.
Robin Arthur, Seke Chimutengwende, Richard Lowdon, Claire Marshall, Cathy Naden et Terry O’Connor se lancent alors dans une mécanique qui ne cessera pratiquement plus. Ils changent de vêtements et de perruques, traversent le plateau, déplacent les chaises, ramassent ce qui vient d’être jeté avant de recommencer, tandis que leurs lèvres épousent des voix artificielles. Les textes de Tim Etchells, diffusés par ces voix générées par intelligence artificielle, créent volontairement un décalage entre le corps et la parole : les acteurs sont là, physiquement présents, parfois jusqu’à l’épuisement, mais la voix qui semble sortir de leur bouche ne leur appartient plus.
L’idée est forte et pourrait même devenir vertigineuse à l’heure où les intelligences artificielles apprennent à reproduire les signes extérieurs de notre humanité. Forced Entertainment travaille précisément cette confrontation entre la présence charnelle des interprètes et une parole désincarnée, entre ce qui demeure vivant et ce que la machine peut désormais imiter. Le problème n’est donc pas l’absence de propos, encore moins sa pertinence, mais ce que le spectacle décide d’en faire : très vite, le procédé devient son propre horizon et la répétition, censée révéler l’absurdité de ces êtres condamnés à tourner en rond, finit surtout par enfermer le spectateur avec eux.
Les conversations se succèdent sans véritablement progresser, les personnages se croisent davantage qu’ils ne se rencontrent, les gestes s’accumulent et l’agitation permanente semble vouloir combler le vide qu’elle prétend précisément montrer. Tout bouge énormément pour que, finalement, presque rien ne se produise. La déconstruction du récit, des personnages et du dialogue pourrait évidemment constituer une réponse théâtrale cohérente à l’effondrement représenté, mais encore faudrait-il que de ces ruines surgisse une tension, une inquiétude ou simplement une nécessité. À force de vouloir donner à voir un monde qui tourne à vide, Everything Must Go finit malheureusement par en reproduire assez fidèlement la sensation.
Il serait d’autant plus injuste d’en rendre responsables les six interprètes qu’ils déploient une énergie considérable. Leurs corps ne cessent de courir, tomber, danser, déplacer, recommencer, changer d’apparence et tenter de donner une épaisseur à ces silhouettes auxquelles le dispositif refuse précisément toute profondeur psychologique. Leur engagement physique est incontestable et certains décalages entre leurs attitudes et ces voix artificielles provoquent même quelques moments franchement drôles. Mais cette virtuosité se heurte à une mécanique qui paraît avoir épuisé son principe bien avant que la représentation ne soit terminée.
Reste alors cette curieuse impression de regarder une forme qui revendique une radicalité contemporaine tout en semblant parfois reproduire les codes d’une avant-garde devenue parfaitement identifiable : fragmentation, saturation, répétition, brouillage des identités, accumulation d’objets et refus assumé du récit. Rien de tout cela n’est illégitime, évidemment, mais la modernité ne se décrète pas davantage qu’elle ne naît automatiquement de la présence d’une intelligence artificielle sur une fiche artistique. Lorsque le procédé devient prévisible, l’audace finit elle aussi par prendre un sérieux coup de vieux.
Quelques secondes, pourtant, presque à la toute fin, suffisent à entrevoir ce que Everything Must Go aurait pu devenir. L’agitation retombe enfin, quelque chose se resserre et le spectacle semble soudain retrouver la puissance inquiétante de son intuition première : des êtres humains au milieu des décombres, avec des paroles qui ne leur appartiennent plus vraiment et un monde extérieur dont il ne reste que des traces. Cet instant arrive malheureusement beaucoup trop tard. Forced Entertainment voulait peut-être faire éprouver physiquement l’épuisement d’une civilisation condamnée à répéter les mêmes gestes et les mêmes paroles jusqu’à l’effondrement. De ce point de vue, l’objectif est presque atteint avec une efficacité redoutable, mais pas forcément de la manière espérée. Car à force de regarder ces survivants tourner dans leur bar imaginaire, une autre catastrophe finit par menacer le spectateur, beaucoup plus immédiate que l’apocalypse annoncée : l’ennui. Et lorsque la fin du monde apparaît finalement comme une perspective susceptible d’abréger la représentation, c’est que quelque chose, quelque part, a sérieusement déraillé.
Pierre Salles
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Tim Etchells
D’après / adaptation / traduction : Textes écrits pour la performance et diffusés via voix générées par intelligence artificielle
Mise en scène : Tim Etchells
Distribution : Robin Arthur ; Seke Chimutengwende ; Richard Lowdon ; Claire Marshall ; Cathy Naden ; Terry O’Connor
Scénographie / décor : Richard Lowdon
Lumières : Nigel Edwards
Son / musique : Texte, composition musicale et création sonore : Tim Etchells ; vidéo : Tim Etchells et Hugo Glendinning
Compagnie / production : Forced Entertainment ; production Eileen Evans ; coproduction Factory International, Festival d’Avignon, HAU Hebbel am Ufer, Künstler*innenhaus Mousonturm, PACT Zollverein, SPRING Performing Arts Festival
Lieu : Cour du lycée Saint-Joseph, Avignon
Festival / saison : 80e Festival d’Avignon – 2026
Dates : 16, 17, 18, 20, 21 et 22 juillet 2026
Durée : 1h40

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon




