
La-chronique – 21 Juillet 2026
FESTIVAL D’AVIGNON 2026. Capra (une chèvre) – Création collective – Mise en scène : Jeanne Candel – Gymnase du Lycée Mistral – du 19 au 25 juillet (relâche le 22 juillet) à 18h00 – Durée : 2 heures.
Une chèvre qui n’en est pas vraiment une, Œdipe occupé à raconter ses malheurs pendant qu’on la trait, un troubadour faisant cuire son cœur sur un fer à repasser, une femme transformée en quille humaine, deux hommes en pagne rejouant une improbable crucifixion, un piano dont on joue couché… Il serait assez vain de chercher à raconter Capra. Et probablement contraire à l’esprit du spectacle car pendant deux heures, Jeanne Candel et ses comédiens semblent avoir décidé de s’autoriser à peu près tout.
Au Gymnase du lycée Mistral, cette nouvelle création collective ressemble à une immense boîte à idées que quelqu’un aurait brusquement renversée sur le plateau. Les situations apparaissent, explosent, provoquent le rire puis disparaissent pour laisser immédiatement la place à une autre. À peine avons-nous compris ce que nous regardons que le spectacle est déjà ailleurs. Et c’est précisément ce qui fait le plaisir de Capra.
Jeanne Candel évoque pourtant des références autrement plus sérieuses pour expliquer la naissance de son spectacle. Il est question de mémoire, de L’Art de la mémoire de l’historienne Frances Yates mais également de La Peinture à Dora de François Le Lionnais, qui raconte comment, déporté au camp de Dora, il décrivait à ses compagnons les œuvres d’art dont il conservait le souvenir.
Et puis plane sur tout cela l’ombre beaucoup plus turbulente de Dionysos. Dieu du vin, de l’ivresse, de la fête et de tous les débordements, mais aussi dieu du théâtre, il constitue finalement une bien meilleure porte d’entrée dans Capra. Car si les réflexions sur la mémoire demeurent assez difficiles à identifier lorsque l’on ne possède pas les clés fournies par la metteuse en scène, l’esprit dionysiaque, lui, ne tarde pas à envahir le plateau.
Tout commence dans le ventre d’une poétesse. Nous pénétrons littéralement à l’intérieur de son processus créatif, dans ce chaos mental où les images, les souvenirs et les idées semblent attendre qu’on leur donne une forme. De ce ventre vont alors sortir les scènes les plus improbables. Jeanne Candel les appelle des « tragédies-portatives ». Elles sont surtout de délicieuses petites machines théâtrales dont le principal carburant reste l’imagination.
Œdipe peut ainsi raconter son terrible destin pendant qu’à côté de lui une étrange chèvre-brouette se fait traire par l’intermédiaire de doigts de gant remplis de lait. Quelques minutes plus tard, nous sommes déjà ailleurs. Un troubadour médiéval apparaît, un cœur rencontre un fer à repasser, une femme glisse sur une piste abondamment arrosée tandis que ses partenaires tentent de la transformer en jeu de quilles. Raconté ainsi, tout cela pourrait ressembler à une accumulation de gags mais ce serait oublier la précision avec laquelle ces folies sont construites.
Le théâtre de Capra flirte constamment avec le clown, le cabaret, l’absurde et parfois même le théâtre de tréteaux. Mais jamais avec la facilité. Derrière l’impression de joyeux désordre se cache une mécanique parfaitement maîtrisée et surtout une troupe capable de passer d’un univers à l’autre avec une réjouissante liberté.
On imagine volontiers le plaisir qu’ont pu prendre les interprètes pendant la création collective. Ce plaisir demeure sur scène et devient rapidement communicatif. La musique y est pour beaucoup. Jouée directement sur le plateau, la partition de Thibault Perriard accompagne cette folie sans jamais se contenter de la souligner. Ses couleurs volontiers jazzy donnent au spectacle une respiration supplémentaire et contribuent à cette impression de fête permanente.
Et le public rit, pas nécessairement d’un rire énorme provoqué par une succession de bons mots, mais de ce rire particulier que produit l’inattendu. Celui qui naît lorsque le cerveau comprend soudain que ce qu’il regarde n’obéira décidément à aucune règle raisonnable. C’est là que Capra est probablement le plus réussi : lorsqu’il cesse de vouloir nous expliquer quoi que ce soit et fait simplement confiance au théâtre.
Une réserve demeure pourtant. À entendre Jeanne Candel présenter les différentes sources qui ont nourri la création, on pouvait attendre une réflexion plus perceptible sur la mémoire, sa construction, sa disparition ou sa capacité à nous maintenir en vie. Ces éléments existent certainement dans le processus de création et traversent certaines séquences, mais ils restent tellement enfouis sous l’exubérance du spectacle qu’ils deviennent parfois difficiles à saisir. Est-ce vraiment gênant ? Pas nécessairement car Capra trouve ailleurs sa véritable raison d’être. Dans cette capacité du théâtre à fabriquer un monde avec presque rien, à faire surgir une image absurde, à la faire vivre quelques minutes puis à la détruire pour immédiatement recommencer.
Il y a quelque chose de profondément réjouissant à voir des artistes revendiquer ainsi le droit de jouer. Jouer avec les mythes, les objets, la musique, les corps, les références savantes et les images les plus idiotes. Mélanger Œdipe, Dionysos, une chèvre improbable et un fer à repasser sans demander l’autorisation à personne.
Deux heures durant, Capra retrouve ainsi quelque chose du théâtre de ses origines : une fête collective, populaire sans être simpliste, intelligente sans éprouver constamment le besoin de le démontrer. On pourra chercher la mémoire de Frances Yates ou celle de François Le Lionnais mais nous avons surtout trouvé une formidable bande de comédiens à qui Jeanne Candel a ouvert grand la porte de l’imaginaire et qui ont eu la bonne idée de ne surtout pas la refermer.
Pierre Salles
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Jeanne Candel
Mise en scène : Jeanne Candel
Distribution : Jeanne Candel, Vladislav Galard, Pauline Huruguen, Sarah Le Picard, Léo-Antonin Lutinier, Laure Mathis, Matthieu Naulleau, Thibault Perriard
Scénographie / décor : Lisa Navarro
Lumières : François Fauvel
Son / musique : Direction musicale : Thibault Perriard
Costumes : Pauline Kieffer
Compagnie / production : la vie brève – Théâtre de l’Aquarium
Lieu : Gymnase du lycée Mistral, Avignon
Festival / saison : Festival d’Avignon 2026
Dates : 19, 20, 21, 23, 24 et 25 juillet 2026
Durée : 2h


Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon




