Laure Prouvost, Hovering Caress Amère

Biennale de Lyon 2026 : l’art contemporain à l’épreuve de nos rêves collectifs

Laure Prouvost, Hovering Caress Amère

La-chronique.fr – 11 Octobre 2026

Ouverte depuis le 19 septembre, la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon se poursuit jusqu’au 13 décembre 2026. Sous le titre Passer d’un rêve à l’autre, elle réunit quelque 120 artistes de 42 nationalités autour d’une interrogation peu commune : que vaut ce qui ne se vend pas ? À travers les anciens ateliers ferroviaires, les musées et les passages de la ville, l’art s’intéresse au travail, aux échanges, à la mémoire et à tout ce qui nous relie.

À Lyon, les traboules permettent de passer d’une rue à l’autre en traversant les immeubles, les cours intérieures et parfois plusieurs siècles d’histoire. Ces passages, que l’on emprunte presque à la dérobée, ont inspiré à Catherine Nichols le titre de cette 18e Biennale d’art contemporain. Passer d’un rêve à l’autre. L’image est séduisante, mais elle porte une ambition autrement plus vaste que celle d’une promenade dans la ville. Derrière ces portes qui s’ouvrent sur d’autres perspectives, la commissaire australienne invite à regarder différemment les mécanismes qui organisent nos existences et, plus particulièrement, ce que nous appelons l’économie.

Le mot évoque aussitôt les marchés, l’argent, la production, les échanges commerciaux. La Biennale choisit de lui donner un sens beaucoup plus large, en s’intéressant aussi à ce que nous partageons sans le mesurer, au temps que nous consacrons aux autres, aux gestes du quotidien, aux relations qui se construisent et aux savoirs qui se transmettent. Une économie des choses, certes, mais également des êtres, de leurs désirs et de leurs manières de vivre ensemble. Lyon offre à cette réflexion un terrain particulièrement fertile. Ville de commerce, de soieries et d’industrie, elle conserve dans ses bâtiments comme dans ses quartiers les traces de plusieurs siècles de travail. Les artistes sont invités à dialoguer avec cette histoire, à la prolonger ou à la contredire, parfois en donnant une seconde vie à des lieux qui avaient perdu leur fonction première.

Des ateliers ferroviaires aux salles des musées

Aux Grandes Locos, à La Mulatière, les anciennes installations techniques de la SNCF accueillent l’un des principaux ensembles de la manifestation. L’ampleur des halles autorise des œuvres monumentales, dont les dimensions répondent à celles de cette architecture industrielle. Les machines ont quitté les lieux, mais leur souvenir demeure, et cette présence du passé donne un relief particulier aux interrogations des artistes sur le travail, la fabrication et les ressources.

Le Musée des Tissus et des Arts décoratifs offre un tout autre cadre. Dans une ville dont la prospérité s’est longtemps construite autour de la soie, ce lieu fait naturellement surgir les questions du geste, de la matière, de la patience et de la valeur accordée aux objets. Les œuvres contemporaines y rencontrent une histoire où l’art et l’artisanat n’ont jamais été aussi éloignés qu’on a parfois voulu le croire.

Au macLYON, la réflexion se déplace davantage vers l’expérience humaine, les relations et la manière dont chacun trouve sa place dans un monde soumis à des transformations permanentes. D’autres propositions investissent l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, la Fondation Bullukian, le Musée des Confluences ou encore des espaces moins attendus, jusqu’à une station de métro et certaines traboules de la Croix-Rousse.

Cette dispersion n’est pas seulement une manière d’étendre la manifestation à l’échelle de l’agglomération. Elle permet aussi de confronter les œuvres à des lieux très différents, depuis les grandes institutions culturelles jusqu’aux espaces que traversent quotidiennement les habitants.

Des artistes et des regards venus du monde entier

Quelque 120 artistes de 42 nationalités participent à cette édition. Parmi eux, Laure Prouvost, Annette Messager, Monira Al Qadiri, Joël Andrianomearisoa, Susan Philipsz ou encore Mikhail Karikis. Leurs démarches, leurs générations et leurs origines diffèrent considérablement, ce qui laisse entrevoir une manifestation où les questions communes n’appellent pas nécessairement des réponses semblables.

Laure Prouvost, dont les installations mêlent volontiers images, objets, récits et sensations, présente notamment Hovering Caress Amère. Annette Messager apporte à cette édition un univers artistique nourri depuis des décennies par les objets familiers, les fragments du corps et les jeux de mémoire. La présence de Mikhail Karikis dans la station de métro Part-Dieu permet, quant à elle, de faire entrer une proposition artistique dans un espace où l’on ne vient pas habituellement chercher une exposition.

La Biennale accorde également une place à la jeune création internationale, avec dix artistes émergents, dont cinq issus de la scène régionale. Une ouverture qui rappelle qu’une manifestation de cette importance ne peut se limiter aux noms déjà reconnus et qu’elle doit aussi contribuer à faire découvrir ceux qui construiront le paysage artistique de demain.

Une ambition qui n’efface pas les interrogations

Le projet de Catherine Nichols s’appuie notamment sur les réflexions de Walter Benjamin et sur les Principes d’économie poétique de Robert Filliou, cet artiste qui a si souvent brouillé les frontières entre création et vie quotidienne. La référence pourrait sembler intimidante, mais elle pose finalement une question assez simple : sommes-nous condamnés à considérer les choses, les relations et les activités humaines sous le seul angle de leur utilité ou de leur rentabilité ?

Reste à savoir comment une telle ambition prend corps dans les œuvres. Les premiers regards critiques publiés depuis l’ouverture de la Biennale soulignent la force de certaines installations, tout en relevant un parcours inégal selon les lieux. Le Journal des Arts note notamment que cette édition, malgré des propositions ambitieuses, peine parfois à investir pleinement l’espace public. Une réserve intéressante pour une manifestation qui revendique précisément la circulation, le passage et la rencontre avec la ville.

La question dépasse d’ailleurs la seule qualité des œuvres. Avec un projet aussi étendu, le visiteur doit composer avec les déplacements, les changements de lieux et les différentes manières de présenter les propositions artistiques. La richesse du parcours peut devenir une invitation à la découverte, mais elle exige aussi du temps, de la curiosité et parfois une certaine persévérance.

Cette 18e édition marque enfin une étape dans l’histoire de la manifestation. Isabelle Bertolotti, qui en assure la direction artistique, quittera ses fonctions à l’issue de cette Biennale. Un passage de relais qui donne une résonance supplémentaire au titre choisi cette année. Depuis sa création en 1991, la Biennale de Lyon a contribué à installer la ville parmi les grandes destinations de l’art contemporain. Elle a changé de lieux, de commissaires, de perspectives, accompagnant les évolutions de la création internationale et les transformations de son territoire. Cette édition poursuit le mouvement en cherchant, derrière les œuvres et les bâtiments, ce qui donne de la valeur à nos vies.

Le visiteur n’y trouvera sans doute pas une réponse unique. Mais il pourra y rencontrer des artistes qui, chacun à leur manière, proposent d’envisager autrement ce que nous produisons, ce que nous échangeons et ce que nous sommes prêts à partager. Jusqu’au 13 décembre, Lyon ouvre ainsi ses musées, ses anciennes halles et quelques-uns de ses passages secrets à ces autres façons de regarder le monde.

Pierre Salles

Crédit photo : © Blandine Soulage / ADAGP, Paris, 2026

REPÈRES DE LA BIENNALE
Manifestation : 18e Biennale de Lyon – Art contemporain
Titre
: Passer d’un rêve à l’autre / To pass from one dream to another
Dates : du 19 septembre au 13 décembre 2026
Direction artistique : Isabelle Bertolotti
Commissariat : Catherine Nichols
Direction générale : Cécile Bourgeat
Participation : environ 120 artistes de 42 nationalités
Principaux lieux : Les Grandes Locos à La Mulatière, macLYON, Musée des Tissus et des Arts décoratifs, Institut d’art contemporain de Villeurbanne, Fondation Bullukian, Musée des Confluences et plusieurs espaces de l’agglomération lyonnaise.
Tarifs : pass selon conditions de 18 à 25 euros, avec plusieurs dispositifs de gratuité.
Site officiel : www.labiennaledelyon.com

Partager cet article