Philippe Durand crédit Grim Saone

Philippe Durand, la parole des autres comme matière de théâtre

Philippe Durand crédit Grim Saone

La-chronique.fr -10 Octobre 2026

Comédien et auteur, Philippe Durand a longtemps travaillé dans le théâtre public avant de développer une forme plus personnelle, construite à partir de paroles recueillies sur le terrain. Avec 1336 (parole de Fralibs), né de sa rencontre avec les ouvriers de l’usine de Gémenos en lutte contre Unilever, puis Larzac !, consacré à celles et ceux qui font vivre aujourd’hui la gestion collective des terres du plateau, il écoute, collecte et organise ces témoignages avant de les porter seul en scène. Un théâtre volontairement dépouillé, où quelques objets suffisent et où le comédien laisse toute sa place à la langue de ceux qu’il a rencontrés.

Nous avions découvert Larzac ! au Théâtre des Halles pendant le Festival Off d’Avignon 2024. Alors que le spectacle poursuit sa route, nous avons souhaité revenir avec Philippe Durand sur cette manière singulière de faire du théâtre, sur le Larzac, sur Avignon et sur ce que ces années passées à porter la parole des autres ont changé dans son propre travail.

La Chronique : Vous avez longtemps travaillé comme comédien dans le théâtre public avant que 1336 (parole de Fralibs) puis Larzac ! ne vous conduisent vers une forme très personnelle, faite de collecte, d’écriture et de transmission. Aujourd’hui, vous sentez-vous encore d’abord comédien, ou ces spectacles ont-ils profondément changé votre manière de définir votre métier ?

Philippe Durand : Ces petites formes sont singulières mais je reste pleinement un comédien quand je porte ces paroles.
Ce qui change, ce sont les espaces de représentation et cette adresse singulière au public qui créé parfois une proximité étonnante.
Je porte la parole de celles et ceux que j’ai interviewé-es, je suis dans un rapport direct avec le public, qui prend ma place d’intervieweur en quelque sorte. Je joue droit dans leurs yeux, mon adresse est franche et se vit la plupart du temps en complicité avec elles, avec eux, dans le rire, dans l’émotion, dans la colère… ça créé une forme d’intimité que je n’ai connue nulle part ailleurs en tant qu’acteur. A la fin de chaque représentation, j’ai vécu un moment de partage avec chacun, chacune.
Et ces projets sont tout-terrain, je joue majoritairement dans des espaces bruts, sans boîte noire, devant des assemblées réduites à 120 personnes maximum, dans des lieux que j’essaie de rendre le plus convivial possible. Je me plais beaucoup à faire théâtre n’importe où, à organiser des chaises en hémicycle et ouvrir une agora pour le temps de la représentation, et pour le temps qui la suit. Les rencontres après spectacles sont très riches. Je reconnais que quand je jouais sur les grands plateaux, il m’arrivait peu souvent d’échanger avec le public. Maintenant, c’est tout le temps !

La Chronique : Vous tenez à conserver la langue de ceux que vous rencontrez, son rythme, ses hésitations, parfois sa poésie, mais vous devez ensuite choisir, couper et construire un récit. À quel moment cette parole recueillie devient-elle malgré tout votre texte d’auteur ?

Philippe Durand : Je ne sais pas bien répondre à cette question.
L’ossature de mon travail artistique, c’est mon amour pour cette langue, qu’on qualifiera de populaire, et qu’on entend peu sur les plateaux.
Quand elle me touche, que ce soit pour sa musicalité, sa poésie, ses éclats de vie, sa puissance philosophique ou sa beauté brute, je la conserve avec toutes ses aspérités. Elle est la vie. Moi je ne fais que l’organiser pour faire récit.

La Chronique : Nous avions vu Larzac ! au Théâtre des Halles pendant le Off d’Avignon 2024. Sur scène, avec très peu de choses, vous passez d’une personne à l’autre sans chercher à fabriquer des personnages au sens traditionnel du terme. Après plusieurs années à porter ces voix, votre manière de les dire a-t-elle évolué ou cherchez-vous au contraire à rester au plus près de la rencontre initiale ?

Philippe Durand : A la création, une fois le montage du texte effectué, je travaille beaucoup avec les enregistrements des entretiens que j’ai menés, pour être au plus près du souffle de la parole que je vais porter. Je ne suis pas dans l’imitation, je ne sais pas faire. J’essaie d’identifier ce qui précisément me touche dans les inflexions de cette langue, pour peu à peu me glisser dedans. De là naît une partition, qui, je pense, varie peu (pas plus que pour n’importe quelle pièce en tout cas).
Je n’ai pas le souci du personnage en effet, ça ne m’intéresse pas vraiment. Ce qui est au centre, c’est la parole, celle d’un collectif. La notion de personnage m’embarrasse ici, elle prendrait trop de place. Je sais que ça perd parfois les spectateurices qui auraient envie d’identifier plus aisément qui dit quoi, mais le mieux est de ne pas s’en occuper et de se laisser aller à l’écoute.

La Chronique : Le spectacle fait naître des questions auxquelles il ne répond pas nécessairement : la transmission des exploitations, le départ à la retraite, la viabilité économique ou encore la possibilité de reproduire ailleurs un tel modèle foncier. Depuis vos premiers séjours sur le plateau, avez-vous découvert certaines limites ou contradictions du modèle du Larzac que vous perceviez moins au début ?

Philippe Durand : Je ne cesse d’être étonné de la résistance de cet outil dans notre société marchande, de sa force de pensée, et de son extraordinaire vitalité. Celles et ceux qui font vivre la SCTL ne prétendent pas être parfait-es, ont peu de certitudes, et sont sans cesse en travail pour ajuster leur geste. Ce n’est pas un eldorado, c’est une intelligence collective en action, en perpétuelle remise en question. Rien n’est acquis. Mais ce qu’iels ont réussi à faire perdurer m’impressionne toujours.
C’est le seul endroit en France où le nombre de paysan-nes a augmenté, après 40 ans d’existence de cette gestion. C’est un outil inespéré pour nombre de néo-ruraux qui peinent partout ailleurs à s’installer, tant le prix du foncier s’envole.
La terre est considérée comme un outil de travail, et non de spéculation. Personne n’est propriétaire. Quand on rentre dans une ferme, on signe un bail de carrière, et à la retraite, on laisse sa place au suivant, à la suivante. C’est une révolution dans nos têtes que d’entendre cela quand on est imbibé de cette société qui défend mordicus la propriété.
Certes, quitter sa ferme quand on y a passé toute une carrière, personne ne fait cela facilement. Mais savoir que quelqu’un-e continuera à la faire vivre après soi, c’est quelque chose qui porte toutes celles et tous ceux qui participent à l’aventure. Il n’y a pas de problème de transmission là-bas, la liste de candidat-es est longue quand une ferme se libère. Ce n’est pas le cas dans tellement d’autres endroits !
Depuis que je joue Larzac! partout en France, je vois comment tous ces sujets qui sont portés dans la pièce font pâlir d’envie bien des hommes et des femmes de la terre, assommé-es d’injonctions contradictoires de ce modèle agricole à bout de souffle.
Mais c’est beaucoup de travail. On a oublié ce qu’était la démocratie, on apprend pas le partage du commun à l’école, les bienfaits du collectif, ou si peu.
Alors, quant à savoir si le modèle est reproductible, la question m’est souvent posée. J’ai rencontré nombre d’initiatives similaires un peu partout en France, c’est souvent absolument réjouissant d’ailleurs, mais elles existent uniquement sur de petits territoires. Pour qu’il y ait d’autres aventures foncières de la taille de celle du Larzac-Nord, il faudrait qu’il y ait une volonté politique. Celle-ci fait défaut. La loi du marché prévaut partout, j’ai souvent l’impression que la puissance publique ne fait plus que l’accompagner.

La Chronique : Vous êtes nécessairement celui qui choisit : des heures d’échanges et de témoignages doivent finalement tenir dans un spectacle d’un peu plus d’une heure. Ce travail de sélection vous donne aussi une responsabilité sur l’image du Larzac que le spectateur va conserver. Comment trouvez-vous la juste distance, d’autant que vous ne cachez pas l’admiration que vous éprouvez pour les femmes et les hommes rencontrés ?

Philippe Durand : Je ne crois pas avoir pensé à une responsabilité que j’aurais sur l’image du Larzac. Je me suis senti plutôt libre je crois.
Je ne prétends pas que mon travail est exhaustif, représentatif, ou même scientifique. C’est la liberté de l’artiste, non ? Tout passe par moi, de la façon qui me semble la plus juste et la plus honnête possible, mais ça passe par mon prisme, forcément déformant. Je crois que je ne prends pas beaucoup de distance.
Il y a beaucoup de moi dans ce texte, de ce qui me touche, de ce qui me porte, de ce qui me donne envie. Bien sûr je suis admiratif de ces femmes et de ces hommes. Je le suis de toute expérience émancipatrice qui permet à chacun, chacune, de reprendre le contrôle de sa vie.
Ce sont ces expériences collectives qui sont l’avenir, aussi dures soient-elles. Viendra un temps où nous serons obligés de re-« faire ensemble ».
Il faut se mettre à l’école de ces aventures sociales heureuses.

La Chronique : Vous dites vouloir porter des paroles que l’on entend peu. Mais lorsqu’elles quittent leur lieu d’origine pour arriver sur une scène de théâtre, devant un autre public, sont-elles encore tout à fait les mêmes ? Vous êtes-vous demandé ce qu’elles pouvaient perdre, mais aussi gagner, en devenant du théâtre ?

Philippe Durand : Je ne me suis pas vraiment posé ces questions je crois, ou pas longtemps. Il est évident pour moi que je les transforme ces paroles, d’une manière ou d’une autre. Je me les approprie, je les fais miennes. Elles deviennent autres. Et en même temps parce que je les fais miennes, elles gardent leurs authenticités, leurs vitalités.
Je ne fais pas du théâtre documentaire. Je comprends que les gens aient parfois besoin de qualifier ainsi mon travail, mais je n’aime pas bien quand on y adjoint cet épithète de documentaire. Je préfère que l’on considère cela comme du théâtre, point.
C’est un théâtre à la source : un texte, un acteur, et de l’imaginaire. La frugalité de ma proposition permet aux spectateurices de voyager. Je suis souvent surpris de ce qui reste dans leurs mémoires à l’issue des représentations, de ce qu’iels y ont vu.
Ces paroles ne sont qu’un matériau documentaire, la petite forme théâtrale que j’en fais est là pour les sublimer. Je m’y essaie en tout cas.

La Chronique : « 1336 » a été joué plus de quatre cents fois et Larzac ! connaît à son tour une longue vie en tournée. Que vous ont appris les échanges avec les spectateurs après toutes ces représentations ? Leur regard sur ces expériences collectives vous semble-t-il avoir évolué au fil des années ?

Philippe Durand : Il y a toujours des gens qui restent dubitatifs, des sceptiques, qui peuvent reconnaître à demi-mots la beauté de l’aventure, et finissent par dire : « ça a été une exception mais ça ne peut pas exister ailleurs… » Iels sont une minorité dans le public que je rencontre. Iels sont certainement beaucoup plus nombreux-ses dans l’ensemble de la société. J’ai bien conscience que toute une frange de la population prend la tangente quand elle voit le mot Larzac écrit sur un programme. La société dans laquelle nous vivons est plus encline à discréditer les aventures collectives qu’à les mettre en valeur. Mais la majeure partie des gens que je rencontre ont le visage qui s’éclaire à l’écoute de ces paroles. A la fin de la pièce 1336 (parole de Fralibs), un ouvrier dit :
« et tant que l’humain n’a pas goûté cette histoire du collectif / il aura pas compris l’autre dimension qui le concerne
parce que on a un ego certes / mais on est aussi un animal grégaire / si on t’isole – tout seul – c’est compliqué / tu n’es plus d’ailleurs tu n’es plus un être humain
« 

J’ai une détestation quasi obsessionnelle de l’IA, en premier lieu parce qu’elle consomme monstrueusement énergie et eau dont nous manquons cruellement, et parce qu’elle nous fait rêver d’homme augmenté, de perfection. Alors que notre humanité réside peut-être dans notre vulnérabilité.
C’est peut-être cette humanité-là qui éclaire les visages des gens : l’aventure passionnante et incertaine de l’intelligence collective.
« La fragilité de l’être humain n’est pas une erreur à corriger« . Je cite le pape à dessein !
Moins on aura foi les uns envers les autres et plus on aura foi en l’IA…

La Chronique : Vous connaissez également l’aventure du Festival Off d’Avignon et ce qu’elle peut apporter en matière de visibilité, mais aussi ce qu’elle exige des compagnies en termes de travail, d’argent et d’énergie. Avec votre expérience, quels conseils donneriez-vous à une jeune compagnie qui envisage de tenter le Off ? Quels sont les pièges à éviter et ce qu’il faudrait, selon vous, avoir absolument préparé avant de venir à Avignon ?

Philippe Durand : Mon expérience ne me permet pas de donner des conseils sur le sujet. Chaque fois que j’ai eu la chance de faire le festival Off d’Avignon, c’était dans de très bonnes conditions. J’étais soutenu par des partenaires solides.
La première fois, c’était avec feu le Forum Culturel du Blanc-Mesnil et Xavier Croci en 2011, Pour Louis de Funès de Valère Novarina, mis en scène par Philip Boulay.
Ensuite, c’était avec la Comédie de Saint-Etienne et Arnaud Meunier, que je ne remercierai jamais assez de m’avoir fait confiance. C’est grâce à lui que j’ai osé me lancer dans cette aventure personnelle. Le CDN a produit 1336 (parole de Fralibs) et m’a permis de jouer au Onze.
Et la seule expérience avec ma compagnie, créée en 2022 pour Larzac!, s’est déroulée au théâtre des Halles d’Avignon, qui est un oasis d’humanité et de bienveillance dans la jungle avignonnaise.
Mon format de compagnie et ces soutiens ont fait de moi un privilégié du Off.

La Chronique : Après les Fralib puis le Larzac, avez-vous déjà trouvé le prochain territoire, le prochain collectif ou simplement les prochaines voix que vous aimeriez aller écouter ? Ou faut-il d’abord qu’une rencontre provoque chez vous le désir d’en faire du théâtre ?

Philippe Durand : J’ai un nouveau projet en cours, mais il est bien trop tôt pour en parler.

Propos recueillis par Pierre Salles

Crédit photo : Grim Saone (photo recadrée pour les besoins de la publication)

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