Le Paradoxe de John - Philippe Quesne

Le Paradoxe de John – Philippe Quesne nous touche encore en plein milieu du cœur

Le Paradoxe de John - Philippe Quesne

La-chronique.fr – 09 Octobre 2026

Critique – Le ZEF, Marseille – Festival actoral 2026

Comme à l’accoutumée, Philippe Quesne nous fait rêver avec peu de choses, si ce n’est un immense talent, de formidables comédiens et une délirante poésie. Nous retrouvons avec Le Paradoxe de John ce sentiment si particulier qui accompagne ses spectacles, celui d’entrer dans un monde où les personnages, aussi improbables soient-ils, semblent toujours vouloir tirer le meilleur des autres. Tous ces moments sont d’une rare bienveillance, comme si Philippe Quesne restait l’un des seuls à chercher obstinément la beauté de l’homme dans un monde de brutes. Difficile, voire impossible, de ne pas se laisser emporter avec lui et sa troupe dans cet univers d’une légèreté absolue.

Depuis la création du Vivarium Studio en 2003, Philippe Quesne construit un théâtre immédiatement reconnaissable, peuplé de personnages singuliers, de décors qui semblent parfois tenir debout par miracle et d’inventions aussi modestes que réjouissantes. De La Mélancolie des dragons au Jardin des délices, nous avons suivi au fil des années ces petites communautés qui prennent le temps de vivre, de bricoler et de partager leurs découvertes. Son théâtre possède cette qualité précieuse de ne jamais nous demander d’abandonner notre regard d’enfant. Au contraire, il nous encourage à le retrouver.

Avec Le Paradoxe de John, Philippe Quesne renoue avec L’Effet de Serge, créé en 2007. Dans cette pièce, Serge recevait ses amis dans son appartement pour leur présenter de minuscules spectacles fabriqués avec les moyens du bord. Dix-huit ans plus tard, le décor reprend du service. Les mêmes murs, la porte et la baie vitrée sont toujours là, mais l’appartement est devenu une galerie d’art. Isabelle Angotti en incarne la responsable et accueille quatre artistes, deux hommes et deux jeunes femmes, qui vont peu à peu investir les lieux avec leurs objets, leurs propositions et leurs fantaisies. Cette nouvelle rencontre donne lieu à une succession de situations dont on ne sait jamais très bien où elles vont nous conduire, et c’est précisément ce qui fait leur charme.

Sur scène, nous retrouvons cet apparent bric-à-brac qui prend différentes formes sous nos yeux ébahis. Une installation se prépare, un objet change de place, une idée en entraîne une autre. Chacun semble participer à une entreprise collective dont les règles s’inventent au fur et à mesure. Les personnages discutent, s’observent, se donnent un coup de main, s’étonnent de leurs propres trouvailles. Leurs occupations pourraient paraître parfaitement dérisoires, mais nous les regardons avec le même sérieux émerveillé qu’eux. Philippe Quesne sait nous faire attendre, regarder, puis rire au moment où nous ne nous y attendons plus.

Ainsi de cette boule à facettes, trop volumineuse pour passer par une ouverture d’aération, alors qu’une jeune femme doit justement en sortir en la tenant. La situation est absurde et le jeu des comédiens nous entraîne dans un délicieux numéro burlesque qui évoque les grandes heures du cinéma muet. Les regards, les hésitations et les gestes suffisent à faire monter le rire. On se surprend à guetter la moindre réaction, certain que Philippe Quesne va encore trouver quelque chose pour nous étonner comme avec cette chaise, présentée comme une œuvre d’art, est suspendue à un palan. Une comédienne actionne un petit boîtier de commande et la chaise monte, redescend, puis remonte. Rien de plus et pourtant, les regards des autres interprètes, tantôt surpris, tantôt ébahis devant cette étrange démonstration, font de ce presque rien un moment suspendu et hilarant.

Ces scènes disent beaucoup du travail des comédiens. Isabelle Angotti, Céleste Brunnquell, Marc Susini, Veronika Vasilyeva-Rije et Marc Chevillon composent une troupe formidable, sacrément bien dirigée, quoi qu’il y paraisse. Marc Susini possède notamment cette manière bien à lui d’habiter le temps, de laisser exister un silence ou une manipulation sans chercher à en souligner l’effet. Et chacun trouve sa place dans ce petit groupe dont les membres semblent prendre autant de plaisir à regarder les inventions des autres qu’à présenter les leurs.

Les textes de Laura Vazquez participent pleinement à cette étrange fête. Les mots circulent, se croisent, se superposent parfois, comme si la parole elle-même cherchait sa place parmi les objets. Certaines phrases nous arrêtent, d’autres nous échappent, et ces décalages donnent naissance à des situations souvent très drôles. Nous retrouvons aussi cette magnifique bande-son, si importante dans l’univers de Philippe Quesne mais ce qui nous touche peut-être le plus, au-delà de l’humour, c’est la façon dont les personnages se regardent et s’accueillent. Personne ne semble chercher à prendre le dessus. Les idées les plus saugrenues sont écoutées avec attention, les maladresses ne prêtent jamais à la moquerie et les inventions des uns deviennent les découvertes des autres. Nous avons rarement le sentiment d’assister à un spectacle où les êtres se montrent aussi disponibles les uns envers les autres. Cette bienveillance n’empêche ni l’absurde ni la mélancolie. Elle leur donne au contraire une douceur particulière, comme si le théâtre pouvait encore nous offrir un endroit où les relations humaines seraient un peu moins brutales.

Le public du ZEF ne s’y trompe pas. Conquis, il ovationne une nouvelle fois cet acteur majeur du théâtre français et ses interprètes. Nous quittons la salle avec le sourire, encore habités par ces images improbables, cette chaise suspendue, cette boule à facettes récalcitrante, cette mousse qui gicle comme un tour de magie, et tous ces petits instants qui, réunis, finissent par former un monde. Suivi au fil de ses créations par La Chronique, Philippe Quesne nous surprend et nous émeut toujours autant. Avec Le Paradoxe de John, il touche encore juste, en plein milieu du cœur.

Pierre Salles

Crédit photos : Martin Argyroglo / Vivaium studio

REPÈRES DU SPECTACLE
Spectacle
: Le Paradoxe de John
Conception, mise en scène et scénographie : Philippe Quesne
Textes originaux : Laura Vazquez
Distribution : Isabelle Angotti, Céleste Brunnquell, Marc Susini, Veronika Vasilyeva-Rije, Marc Chevillon
Costumes : Anna Carraud, assistée de Mirabelle Perot
Peinture décorative : Marie Maresca
Régie et collaboration artistique : François Boulet, Marc Chevillon
Collaboration technique : Thomas Laigle
Production : Vivarium Studio
Durée : 1 h 20
Création : 7 novembre 2025, La Commune, Aubervilliers
Lieu et dates : Le ZEF – Plateau du Merlan, Marseille, 7 et 8 octobre 2026, dans le cadre du festival actoral.

Le Paradoxe de John - Philippe Quesne
Le Paradoxe de John - Philippe Quesne
Le Paradoxe de John - Philippe Quesne
Le Paradoxe de John - Philippe Quesne

Crédit photos : Martin Argyroglo / Vivaium studio

Partager cet article