
La-chronique.fr – 23 Septembre 2926
Vu en avant-première au cinéma Pathé Cap Sud à Avignon le 17 septembre 2026 – Un film écrit et réalisé par Jeanne Herry, avec Adèle Exarchopoulos et Sara Giraudeau.
Jeanne Herry filme la vie au plus près de ceux qui la traversent, en s’attardant sur un visage, en laissant un silence s’installer ou en saisissant ces moments ordinaires où l’émotion affleure sans avoir besoin d’être provoquée. Avec « Garance », elle pose ce regard singulier sur une femme alcoolique dont l’existence continue longtemps à tenir debout alors que, presque imperceptiblement, l’alcool en prend possession.
Garance est comédienne et, pendant longtemps, les apparences tiennent encore, alors même que l’alcool gagne progressivement du terrain. Les petits verres de blanc font partie du quotidien, les soirées se prolongent, puis des pans entiers commencent à lui échapper, jusqu’à ne plus toujours se souvenir. Jeanne Herry ne cherche pas la chute spectaculaire, mais cette lente emprise qui grignote une existence et finit par atteindre le travail, les relations, jusqu’à l’impossibilité même de sortir de chez soi. Lorsque l’alcool lui coûte son travail, la franchise de ceux qui l’entourent se révèle aussi violente que nécessaire, particulièrement lorsque la troupe à laquelle elle appartient depuis des années lui annonce qu’elle ne veut plus assister à sa destruction.
Adèle Exarchopoulos impressionne précisément parce qu’elle ne réduit jamais Garance à son addiction. Elle peut être drôle, séduisante et lumineuse, puis laisser affleurer l’épuisement ou la fragilité sans rupture apparente dans son jeu. L’alcoolisme s’inscrit progressivement dans son corps, dans ses absences et dans son regard, tandis que demeure une femme qui aime, désire et continue de chercher du plaisir dans une existence dont elle perd pourtant peu à peu la maîtrise.
Pour préparer le rôle, Adèle Exarchopoulos a rencontré une addictologue et intégré un groupe de parole de femmes confrontées aux addictions, une immersion qui lui a permis d’approcher ce qui se joue derrière le besoin de boire et cette difficulté à imaginer une existence sans alcool. Elle semble ainsi moins chercher à reproduire l’ivresse qu’à comprendre l’emprise et ce qu’elle vient combler, donnant à Garance une crédibilité qui ne repose jamais sur la démonstration.
La rencontre avec Pauline (Sara Giraudeau) apporte une autre tonalité au film sans détourner Garance de l’alcool. Sara Giraudeau, tout en retenue, incarne avec beaucoup de justesse une femme qui découvre progressivement une addiction dont elle ignorait les mécanismes, face à une Adèle Exarchopoulos qui rend palpable cette contradiction entre la force des sentiments et celle de la dépendance.
Jeanne Herry a elle aussi cherché à s’approcher du réel, construisant « Garance » à partir du témoignage d’une jeune femme alcoolique et confrontant son scénario au regard d’une addictologue. Cette attention portée aux êtres traverse son cinéma, de « Pupille » à « Je verrai toujours vos visages », et se retrouve dans sa manière de filmer les visages au plus près, en laissant un regard ou un silence prendre le relais des mots. Les scènes familiales, particulièrement celles entre Garance et sa sœur, comptent ainsi parmi les plus bouleversantes du film sans qu’il soit nécessaire d’en révéler davantage.
Les gros plans créent une intimité parfois troublante, tant la caméra semble oublier qu’elle filme des personnages de fiction. Jeanne Herry laisse aux émotions le temps de s’installer et aux silences celui de raconter ce que les dialogues ne disent plus, jusqu’à donner au spectateur la sensation de partager quelque chose de profondément intime avec ceux qu’il regarde. Cette proximité constitue l’une des grandes forces de « Garance », même si elle en révèle aussi les limites lorsque certains silences ou moments du quotidien s’étirent au point de provoquer quelques longueurs.
Cette lenteur reste pourtant difficile à dissocier du cinéma de Jeanne Herry, tant elle participe de cette attention qu’elle porte aux personnages, à leurs silences, à leurs regards et à tout ce qui se joue entre eux au-delà des mots. Adèle Exarchopoulos lui offre ici un visage particulièrement puissant, capable de faire cohabiter le plaisir et la détresse, l’insouciance et la dépendance, sans jamais donner l’impression de composer un personnage.
« Garance » raconte, sur huit années, comment l’alcool s’installe dans un quotidien jusqu’à s’emparer progressivement d’une vie, sans jamais résumer celle qui la vit à son addiction. Jeanne Herry regarde Garance dans toute sa complexité, ses désirs, ses contradictions et ses relations, tandis que son existence se resserre autour de la dépendance. Adèle Exarchopoulos livre une interprétation brillante, d’une intensité et d’une justesse qui confirment une nouvelle fois la place qu’elle occupe parmi les grandes actrices du cinéma français. À ses côtés, Sara Giraudeau, tout en finesse et en retenue, lui offre un contrepoint particulièrement touchant.
Béatrice Stopin




