
La-Chronique.fr – 22 Septembre 2026
Il suffit de quelques secondes. Une inflexion, un rire lancé au milieu d’une phrase, une syllabe étirée jusqu’à la rupture et Catherine Ringer est immédiatement reconnaissable. Peu d’artistes françaises auront possédé une voix aussi identifiable, mais surtout aussi libre. Catherine Ringer est morte à 68 ans, emportant avec elle bien davantage que la voix des Rita Mitsouko. Disparaît une artiste qui, pendant plus de quatre décennies, aura fait de l’inclassable une manière d’être.
Chez elle, cette liberté ne concernait pas seulement la musique. Elle passait par la voix, le corps, les vêtements, les mots, une façon de se tenir sur scène et de refuser à peu près toutes les conventions que l’époque aurait pu vouloir lui imposer. Rock, punk, pop, chanson, théâtre, danse ou poésie, Catherine Ringer traversait les genres sans se soucier de leurs frontières.
Cette manière d’utiliser la voix comme une matière remonte d’ailleurs bien avant les Rita Mitsouko. Adolescente, elle participe à des spectacles de théâtre musical et expérimente déjà le cri, les aigus et des formes vocales éloignées du chant traditionnel. Elle croise alors la route du compositeur Iannis Xenakis, à la recherche de sonorités vocales évoquant les voix des paysannes grecques. Bien avant de devenir l’une des voix les plus reconnaissables de la chanson française, Catherine Ringer apprenait donc déjà qu’une voix pouvait grincer, jaillir, se briser ou devenir presque percussive.
Puis Fred Chichin entre dans sa vie. Ils se rencontrent en 1979 à Montreuil, lors d’un spectacle de théâtre musical auquel Catherine Ringer participe et pour lequel il manque un guitariste. Fred Chichin arrive. Quelques jours plus tard, il lui propose de tout quitter pour former un groupe de rock. L’histoire des Rita Mitsouko commence presque aussi simplement que cela.
Même leur nom raconte quelque chose de leur fantaisie. Catherine Ringer s’amuse alors à dresser des listes associant des prénoms de femmes de music-hall et des noms de parfums. Parmi les possibilités figure « Tonka Shalimar ». Fred Chichin préfère « Rita Mitsouko ». Un problème apparaît immédiatement, beaucoup pensent que Rita Mitsouko est le nom de la chanteuse. Le duo s’en amuse au point de prétendre quelque temps que Fred est Rita et Catherine Mitsouko. L’ajout du « Les » finira par lever l’ambiguïté.
À deux, ils construisent un territoire musical qui ne ressemble guère à ce qui existe alors en France. Les guitares rencontrent les synthétiseurs, le rock se frotte à la variété, les rythmes se télescopent et l’excentricité n’est jamais utilisée comme un simple décor. Elle constitue leur langage. Fred Chichin joue dans cette identité musicale un rôle considérable. Guitariste, compositeur et arrangeur, il travaille très tôt en home studio et mêle au rock des Rita des rythmes venus du funk, de l’électronique ou du hip-hop. Tony Visconti, qui produit The No Comprendo puis Marc & Robert, comparera d’ailleurs son jeu de guitare rythmique à celui de Prince. Catherine Ringer apporte de son côté cette voix capable de changer de registre au milieu d’une phrase, une diction très particulière et une présence presque théâtrale. Mais les rôles ne sont jamais figés : ils composent tous les deux, jouent, expérimentent et fabriquent ensemble ce son immédiatement identifiable des Rita Mitsouko.
Le duo travaille aussi avec des musiciens et producteurs venus d’univers très différents. Conny Plank est associé au premier album, avant que Tony Visconti, collaborateur de David Bowie et Marc Bolan, ne produise The No Comprendo et Marc & Robert. Sur ce dernier, Ron et Russell Mael, les frères de Sparks, participent notamment à « Hip Kit », « Live in Las Vegas » et « Singing in the Shower ». Iggy Pop ou Richard Galliano croiseront également leur route. Ces rencontres élargissent encore leur palette sans faire disparaître ce mélange de rock, de pop, de rythmes dansants et d’excentricité qui leur appartient.
Puis arrive « Marcia Baïla ». Le morceau va faire basculer les Rita Mitsouko dans une autre dimension. Pourtant, derrière les couleurs éclatantes, le rythme dansant et cette voix qui semble rebondir sur les mots se trouve une histoire profondément mélancolique. Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine avec laquelle Catherine Ringer et Fred Chichin avaient travaillé au début des années 1980, est morte d’un cancer. La chanson lui rend hommage. Cette origine donne aujourd’hui au morceau une résonance particulière. « Marcia Baïla » parle de la mort sans jamais cesser de danser. Le deuil y devient mouvement, la tristesse énergie. Une contradiction qui pourrait presque résumer une partie de l’art de Catherine Ringer. Le clip qui accompagne la chanson pousse encore plus loin cette explosion créative. Pour l’époque, le projet est considérable. Réalisé par Philippe Gautier, il fait se rencontrer musique, peinture, mode, danse et performance. Le père de Catherine, le peintre Sam Ringer, participe lui aussi à cet univers visuel. Jean Paul Gaultier prête à la chanteuse l’une de ses robes-bustiers. La tenue est si contraignante qu’elle rend les mouvements difficiles. Catherine Ringer en fait précisément quelque chose. Plutôt que de lutter contre le vêtement, elle transforme cette contrainte en gestuelle, avec cette façon désarticulée et théâtrale de bouger qui contribue à rendre le clip immédiatement reconnaissable. Chez elle, même l’empêchement pouvait devenir matière à création. Cette relation aux vêtements ne commence d’ailleurs pas avec les grands couturiers. À leurs débuts, lorsque l’argent manque, les Rita fréquentent les friperies et bricolent leurs propres apparences. Gaultier se souviendra de cette capacité à détourner les objets les plus ordinaires, jusqu’aux sacs de magasins transformés en éléments de costume. L’excentricité des Rita n’était pas encore une image soigneusement construite par une industrie musicale. Elle venait d’eux.
« Marcia Baïla », puis « Andy », « C’est comme ça », « Les Histoires d’A » et bien d’autres installent progressivement les Rita Mitsouko dans la mémoire collective. Leur réussite tient pourtant à un paradoxe assez rare : devenir extrêmement populaires sans véritablement se normaliser.
Il y a aussi ce que ces chansons représentent dans la mémoire collective. Plusieurs générations ont dansé sur « Marcia Baïla », « Andy » ou « C’est comme ça ». Mariages, anniversaires, fêtes entre amis : difficile de traverser plusieurs décennies de soirées françaises sans avoir entendu, à un moment ou à un autre, surgir la voix de Catherine Ringer. Quelques secondes suffisent généralement pour la reconnaître. Avec ces chansons reviennent alors une époque, une soirée, des visages, parfois des souvenirs très personnels. Les Rita Mitsouko ont fini par appartenir autant à ceux qui les ont écoutés qu’à ceux qui les ont créés.
Catherine Ringer ne se normalise pas davantage lorsqu’il s’agit de sa propre histoire. En 1986, sur le plateau de l’émission « Mon Zénith à moi », Serge Gainsbourg l’interpelle brutalement sur les films pornographiques qu’elle a tournés dans sa jeunesse. Il cherche à la mettre en difficulté et l’insulte. Catherine Ringer ne baisse ni les yeux ni la voix. Elle lui répond, assume son passé et refuse surtout la honte qu’on tente de lui imposer. Lorsqu’elle lâche « C’est l’aventure moderne », quelques mots suffisent à renverser la situation. La séquence est devenue célèbre. Revue quatre décennies plus tard, elle dit peut-être davantage encore qu’à l’époque. Une jeune femme se retrouve publiquement ramenée à son passé sexuel par l’une des personnalités les plus puissantes de la chanson française et choisit de ne pas se justifier. Elle répond. Elle tient tête. Elle continue.
Cette indépendance va être confrontée à une épreuve autrement douloureuse lorsque Fred Chichin meurt en 2007, à 53 ans, des suites d’un cancer fulgurant. Avec lui disparaissent près de trente années de vie, de musique et de création commune. Catherine Ringer aurait pu devenir la gardienne nostalgique des Rita Mitsouko. Elle choisit autre chose. Elle poursuit la scène sous son propre nom, enregistre, collabore, revisite parfois le répertoire des Rita sans chercher à reconstituer artificiellement le duo. Elle explore également d’autres territoires, jusqu’à la poésie, notamment avec « L’Érotisme de vivre », construit autour des textes d’Alice Mendelson. La voix demeure là, reconnaissable entre toutes, mais le temps l’a enrichie d’une nouvelle profondeur.
Catherine Ringer poursuit une véritable carrière pendant près de vingt ans. Dès 2008, elle reprend la tournée interrompue sous le nom « Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko and more » et poursuit le projet consacré à Nino Rota imaginé avec Mauro Gioia. En 2011 paraît Ring n’Roll, son premier album sous son seul nom. La disparition de Fred y est présente, mais elle ne résume pas le disque. En 2012, Catherine Ringer reçoit la Victoire de la musique de l’artiste interprète féminine. À ce moment-là, elle a déjà démontré qu’elle pouvait continuer à créer sans chercher à reconstituer les Rita Mitsouko.
Avec Eduardo Makaroff et Christoph H. Müller, de Gotan Project, elle rejoint ensuite Plaza Francia et chante sur A New Tango Song Book, où sa voix rencontre le tango électro. Chroniques et Fantaisies paraît en 2017. Deux ans plus tard, à la Philharmonie de Paris, elle célèbre les quarante ans de sa rencontre avec Fred Chichin et reprend le répertoire des Rita. Elle ira encore ailleurs avec L’Érotisme de vivre, spectacle construit autour des poèmes d’Alice Mendelson. Cette longue période après les Rita compte pleinement dans son parcours : elle y aura enregistré, tourné, retrouvé les anciennes chansons quand elle le souhaitait et continué à chercher de nouvelles formes car Catherine Ringer aura aussi réussi quelque chose qui n’est pas si fréquent dans la musique populaire : vieillir artistiquement sans devenir la reproduction de celle qu’elle avait été. Elle n’a jamais eu besoin de rejouer éternellement les années 1980 pour continuer à exister.
Reste aussi un héritage plus difficile à mesurer que le nombre de disques vendus ou de chansons passées à la radio. Avec Fred Chichin, Catherine Ringer avait imposé très tôt un univers dans lequel le son, la voix, les vêtements, le mouvement, les clips et la scène appartenaient au même geste. Chez elle, l’image n’était pas ajoutée après la musique : elle en prolongeait l’excentricité, l’humour et parfois la violence. Jean Paul Gaultier se souvenait d’un style qui ne ressemblait à rien de ce qui se faisait alors, de ses vocalises extrêmes, de sa gestuelle déstructurée et de ce look que les Rita fabriquaient avec la même liberté que leurs chansons. Cette façon d’assumer une identité musicale et visuelle aussi forte a compté dans le paysage français. Il serait artificiel de dresser une liste d’« héritières » : les artistes venues après elle ont leurs propres histoires et toutes ne se réclament pas des Rita Mitsouko. Mais le terrain n’était plus tout à fait le même. Une chanteuse pouvait être populaire sans devenir lisse, travailler sa silhouette et ses apparitions sans se laisser réduire à une image, mêler chanson, rock, danse, théâtre ou performance et faire de sa singularité le centre même de son projet. Plusieurs générations d’artistes ont grandi dans un paysage où cette possibilité existait déjà.
Les hommages qui ont suivi sa disparition ont d’ailleurs beaucoup parlé de cette liberté. France Culture a choisi de revenir sur son « influence musicale » en invitant notamment Jeanne Cherhal ; Benjamin Biolay a rappelé que, pour lui, la musique française n’avait plus été la même après The No Comprendo, tandis que Clara Luciani saluait une artiste « unique et irremplaçable ». Ces réactions ne dessinent pas une école Catherine Ringer. Elles montrent plutôt l’empreinte laissée par une artiste qui avait prouvé qu’une forte personnalité musicale, vocale, scénique et visuelle pouvait toucher un très large public sans renoncer à son étrangeté. C’est peut-être ce qui reste aujourd’hui au-delà des chansons. Une certaine idée de la liberté artistique. Celle qui permet de ne pas choisir entre l’exigence et le populaire, entre l’étrange et le familier, entre la gravité et la fantaisie. Celle qui transforme une robe dans laquelle on ne peut presque pas marcher en chorégraphie, un nom improbable en légende de la pop française et le souvenir d’une amie disparue en une chanson sur laquelle plusieurs générations auront dansé.
Il reste évidemment « Marcia Baïla », « Andy », « C’est comme ça », « Les Histoires d’A » et toutes les autres mais il reste surtout cette voix, une voix capable de murmurer, rire, gronder, crier, jouer avec les mots et soudain les faire exploser. Une voix qu’il suffisait d’entendre quelques secondes pour savoir qui chantait. Catherine Ringer ne ressemblait à personne et c’était là sa plus grande force.
Béatrice Stopin
Photo : Rama ; modification Cornischong / Wikimedia Commons
REPÈRES
Nom : Catherine Ringer
Naissance : 18 octobre 1957, Suresnes
Décès : 14 septembre 2026, à 68 ans
Duo : Les Rita Mitsouko, formé avec Fred Chichin à partir de 1979
Albums / étapes : Rita Mitsouko (1984) ; The No Comprendo (1986) ; Marc & Robert (1988) ; Ring n’Roll (2011) ; Chroniques et Fantaisies (2017)
Projets et collaborations : Tony Visconti ; Sparks ; Iggy Pop ; Richard Galliano ; Mauro Gioia / Nino Rota ; Plaza Francia avec Eduardo Makaroff et Christoph H. Müller ; Alice Mendelson
Distinction : Victoire de la musique — artiste interprète féminine, 2012




