Le Jeu des Ombres de Jean Bellorini à la FabricA – Une Semaine d’art en Avignon 2020

« Le Jeu des Ombres » : Bellorini fait résonner le vertige de Novarina

Le Jeu des Ombres de Jean Bellorini à la FabricA – Une Semaine d’art en Avignon 2020

La-chronique.fr – 26 octobre 2020

UNE SEMAINE D’ART EN AVIGNON : « Le Jeu des Ombres » – de Valère Novarina – mise en scène : Jean Bellorini – Du 23 au 30 octobre 2020 à 17h30 à à la FabricA.

Il faut d’abord accepter de se perdre. Avec « Le Jeu des Ombres », Valère Novarina ne nous tend aucun fil bien sage pour traverser le mythe d’Orphée. Les mots arrivent en torrents, se heurtent, bifurquent, inventent des raisonnements qui semblent parfois se défaire au moment même où ils apparaissent. Jean Bellorini aurait pu chercher à discipliner cette langue. Il fait exactement l’inverse : il lui construit un espace où elle peut résonner, trébucher, chanter et devenir matière de théâtre.

Initialement destiné à la Cour d’honneur lors d’un Festival d’Avignon 2020 finalement annulé, le spectacle trouve en octobre refuge à la FabricA pour Une Semaine d’art. Ce déplacement change forcément l’échelle, mais pas l’ambition. Sur un plateau couvert de cendres et peuplé d’instruments qui paraissent avoir survécu à quelque catastrophe, Orphée revient moins comme un personnage que comme une question : que reste-t-il lorsque l’on regarde vers les morts, et pourquoi l’homme ne peut-il s’empêcher de se retourner ?

Novarina prend le mythe comme un point de départ et non comme une histoire à raconter. Sa langue convoque la mort, Dieu, l’infini, le corps, la pensée et cette étrange manie humaine de vouloir donner un sens à ce qui nous échappe. On peut parfois chercher désespérément la sortie de ce labyrinthe verbal. C’est pourtant précisément dans cette perte que le texte devient jubilatoire : la musicalité des phrases finit souvent par compter davantage que leur signification immédiate.

Jean Bellorini comprend parfaitement cette dimension. Sa mise en scène, conçue avec une grande sobriété visuelle malgré le foisonnement du spectacle, ne cherche jamais à illustrer chaque idée. Avec Véronique Chazal pour la scénographie et Luc Muscillo à la lumière, il compose des images raffinées, traversées par les silhouettes des acteurs et des musiciens. Les pianos déglingués, presque bancals, semblent eux-mêmes appartenir à cette pensée qui refuse obstinément de marcher droit. La musique devient alors le véritable partenaire de la langue. Les fragments de « L’Orfeo » de Monteverdi apportent leur beauté baroque, mais Bellorini refuse heureusement de s’enfermer dans une unité trop confortable. D’autres couleurs apparaissent, parfois proches du jazz, parfois plus légères, et créent avec les mots de Novarina une friction permanente. On pourrait imaginer que Monteverdi suffise à lui seul ; cette homogénéité aurait sans doute produit de très belles images, mais elle aurait aussi lissé ce que le texte possède de rugueux, de gourmand et de profondément imprévisible.

Les musiciens ne sont d’ailleurs jamais relégués au rang d’accompagnateurs. Ils deviennent des partenaires de jeu, sages à un instant, facétieux au suivant, et participent pleinement à ce dialogue entre parole et son. La direction musicale de Sébastien Trouvé, en collaboration avec Jérémie Poirier-Quinot, permet à ces univers de cohabiter sans que l’un vienne simplement décorer l’autre.

Les comédiens, eux, accomplissent un travail remarquable. François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Anke Engelsmann, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Hélène Patarot, Marc Plas et Ulrich Verdoni affrontent cette langue tourbillonnante avec une précision de phrasé qui force l’admiration. Les costumes de Macha Makeïeff ajoutent encore à l’étrangeté de ces figures, quelque part entre vivants, morts et créatures sorties d’un imaginaire qui aurait oublié de choisir son époque.

Le spectacle atteint peut-être son point le plus savoureux lorsqu’il entreprend d’expliquer Dieu. La tentative devient évidemment impossible, les raisonnements se multiplient, les points de vue explosent et la réponse promise ne fait qu’agrandir la confusion. Ce moment résume assez bien Novarina : parler non pour refermer une question, mais pour la rendre encore plus vaste. Le rire n’est jamais loin, car la métaphysique, chez lui, sait aussi devenir burlesque. Il y a nécessairement des instants où l’on décroche. La langue peut paraître absconse, le sens se dissoudre et certaines divagations donner l’impression de tourner sur elles-mêmes. Mais vouloir tout comprendre serait probablement la mauvaise manière d’entrer dans « Le Jeu des Ombres ». Il faut plutôt écouter les mots comme on écoute parfois une partition, accepter leurs dissonances, leurs reprises et leurs brusques changements de rythme.

C’est là que Jean Bellorini réussit son pari. Habitué à faire dialoguer théâtre et musique, il trouve entre le texte de Novarina et le chant un équilibre fragile, jamais totalement stabilisé et justement passionnant pour cette raison. « Le Jeu des Ombres » nous laisse dans ce dédale de la pensée humaine face à sa propre finitude, sans réponse définitive mais avec le sentiment d’avoir entendu une langue se transformer sous nos yeux en musique. Confuse, poétique, parfois déroutante, elle finit étrangement par parler à chacun.

Pierre Salles

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte
: Valère Novarina
Mise en scène : Jean Bellorini
Collaboration artistique : Thierry Thieû Niang
Avec : François Deblock, Mathieu Delmonté, Karyll Elgrichi, Anke Engelsmann, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Hélène Patarot, Marc Plas, Ulrich Verdoni
Musiciens : Anthony Caillet (euphonium), Aliénor Feix (chant), Clément Griffault (piano), Barbara Le Liepvre (violoncelle), Benoît Prisset (percussions)
Musique : Extraits de « L’Orfeo » de Claudio Monteverdi
Direction musicale : Sébastien Trouvé, en collaboration avec Jérémie Poirier-Quinot
Scénographie : Jean Bellorini, Véronique Chazal
Lumière : Jean Bellorini, Luc Muscillo
Costumes : Macha Makeïeff
Vidéo : Léo Rossi-Roth
Coiffure et maquillage : Cécile Kretschmar
Assistanat à la mise en scène : Mélodie-Amy Wallet
Lieu : La FabricA – Une Semaine d’art en Avignon 2020
Durée de la version présentée à la FabricA : 2 h 15