
La-chronique.fr – 27 octobre 2020
UNE SEMAINE D’ART EN AVIGNON : « Andromaque à l’infini » d’après Jean Racine – Mise en scène de Gwenaël Morin – spectacle itinérant du 24 au 31 Octobre à 18h00.
Il suffit finalement de très peu de choses pour retrouver Racine. Pas de palais, pas de costumes historiques, pas de solennité destinée à nous rappeler que nous sommes devant un classique. Avec « Andromaque à l’infini », Gwenaël Morin prend le chemin inverse : il enlève, simplifie, redistribue les rôles et rend aux alexandrins leur énergie de jeu. Le résultat a quelque chose de joyeusement irrévérencieux, sans jamais tourner le texte en dérision.
L’intrigue tient dans cette chaîne amoureuse devenue presque célèbre : Oreste aime Hermione, Hermione aime Pyrrhus, Pyrrhus aime Andromaque, qui demeure fidèle à Hector et ne vit plus que pour sauver leur fils Astyanax. Tout le monde désire quelqu’un qui en désire un autre. Chez Racine, cette mécanique produit la catastrophe ; chez Morin, elle devient aussi un formidable moteur de théâtre.
Trois jeunes interprètes issus du programme Ier Acte — Sonia Hardoub, Mehdi Limam et Emika Maruta — se partagent les personnages, rejoints par Barbara Jung. Les rôles ne sont plus des territoires réservés. On passe de l’un à l’autre, on regarde le partenaire s’emparer d’un personnage que l’on vient soi-même de quitter, et la tragédie se recompose sous nos yeux. Cette circulation empêche toute installation confortable.
Le pari est d’autant plus intéressant que le texte n’est jamais traité comme une relique. Les alexandrins demeurent, mais ils retrouvent leur rythme, leurs ruptures et parfois leur drôlerie. Les acteurs les lancent, les reprennent, les éprouvent physiquement. À force d’avoir entendu Racine récité avec déférence, on oublie facilement combien cette langue est d’abord une langue de passions, de corps qui désirent, menacent, supplient et se déchirent.
La scénographie dépouillée convient parfaitement à cette entreprise. Quelques éléments suffisent pour définir l’espace et le jeu se charge du reste. Rien ne cherche à faire croire à l’Épire antique. Ce refus de l’illustration rend paradoxalement la situation beaucoup plus proche : débarrassés du poids de la reconstitution, les personnages redeviennent simplement des êtres pris dans une histoire d’amour impossible et de pouvoir.
Cette simplicité ne signifie pourtant pas facilité. Le principe de permutation exige une attention permanente du spectateur et une précision considérable des interprètes. Il faut identifier immédiatement qui parle, à qui et depuis quelle position dans la chaîne des désirs. Lorsque cette mécanique fonctionne, elle donne au spectacle une vivacité réjouissante et révèle des nuances différentes selon celui ou celle qui endosse momentanément le rôle.
Le projet porte aussi la marque du programme Ier Acte, créé pour favoriser une plus grande diversité sur les scènes françaises. Ce n’est pas un supplément extérieur au spectacle. Voir ces jeunes comédiens s’emparer de Racine sans demander la permission à une tradition supposée légitime donne tout son sens à l’entreprise. Le classique appartient à ceux qui le jouent aujourd’hui, et non à l’image figée que plusieurs siècles de représentations ont déposée sur lui.
Gwenaël Morin aime démonter les œuvres pour vérifier si elles tiennent encore debout. « Andromaque » résiste très bien à l’expérience. Mieux : ce dépouillement fait réapparaître la cruauté presque enfantine de la situation. Chacun veut être aimé et personne ne l’est par celui ou celle qu’il a choisi. Derrière les enjeux politiques, les héritiers de Troie et la menace qui pèse sur Astyanax, cette simplicité demeure terriblement efficace.
Tout n’est évidemment pas de la même intensité. Le principe peut parfois donner l’impression de regarder l’exercice autant que la pièce, et certaines ruptures éloignent momentanément de l’émotion racinienne. Mais cette fragilité appartient au geste. Morin préfère un théâtre vivant, qui risque l’accident et l’inégalité, à une représentation parfaitement maîtrisée qui aurait déjà décidé pour nous de la manière dont il faudrait entendre Racine.
« Andromaque à l’infini » porte finalement très bien son titre. Il n’existe pas une manière définitive de jouer Racine, pas davantage qu’un personnage n’appartient à un seul interprète. À chaque redistribution, la pièce se déplace légèrement et révèle autre chose. Avec presque rien, Gwenaël Morin et ses jeunes acteurs rendent au classique ce que le respect lui retire parfois : l’imprévisibilité. Et lorsque Racine recommence à nous surprendre, on se souvient qu’un texte vieux de plus de trois siècles peut encore être furieusement vivant.
Pierre Salles
Andromaque à l’infini, Gwenaël Morin, 2020 © Otto Schoefft
REPÈRES DU SPECTACLE
D’après : « Andromaque » de Jean Racine
Mise en scène : Gwenaël Morin
Avec : Sonia Hardoub, Mehdi Limam, Emika Maruta et Barbara Jung
Collaboration artistique : Barbara Jung
Collaboration technique : Jules Guittier
Création : 2020 – Une Semaine d’art en Avignon
Forme : Spectacle itinérant
Durée officielle : 1 h 15
Production : Compagnie Gwenaël Morin / SAS Théâtre Permanent, Festival d’Avignon, Théâtre national de Strasbourg




