
La-chronique.fr – 22 juillet 2021
75e FESTIVAL D’AVIGNON. « Royan, la professeure de français » – Texte de Marie Ndiaye – Mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia – du 17 au 25 juillet 2021 à la Chartreuse de Villeneuve Lez Avignon
Elle arrive avec son cartable, comme au terme d’une journée de cours ordinaire. Pourtant, rien ne l’est plus. Quelque part dans l’escalier qui mène à son appartement, un homme et une femme l’attendent. Elle sait qui ils sont : les parents d’une de ses élèves, morte après avoir été harcelée par ses camarades. Dans « Royan, la professeure de français », Marie NDiaye enferme une femme dans cet instant où l’on ne peut plus avancer sans regarder ce que l’on s’est jusque-là efforcé de tenir à distance. Et Nicole Garcia, seule en scène, transforme ce monologue en une heure quinze d’une intensité remarquable.
La jeune fille s’appelle Dalila. Sa différence, son corps, sa manière d’être avaient fait d’elle une cible. Sa professeure l’avait remarquée, peut-être même aimée à sa façon, sans parvenir pour autant à empêcher le désastre. Mais « Royan » n’est pas un spectacle pédagogique sur le harcèlement scolaire. Le suicide de l’adolescente ouvre une brèche beaucoup plus profonde. En parlant de son élève, l’enseignante finit surtout par parler d’elle-même, de ses propres failles et de cette énergie considérable dépensée pour construire une existence apparemment acceptable.
Marie NDiaye écrit comme on avance dans un labyrinthe dont chaque détour ramène un peu plus près du centre. Les phrases se déploient, reviennent, bifurquent et semblent parfois vouloir retarder l’instant où le personnage devra reconnaître ce qu’il sait déjà. La langue n’explique pas : elle creuse. Elle fait apparaître derrière la professeure sûre d’elle une femme beaucoup plus fragile, traversée par l’abandon, la culpabilité, la relation à sa mère, l’Algérie et un passé qu’elle croyait pouvoir contenir.
Nicole Garcia s’empare de cette écriture sans chercher à en lisser les aspérités. Sa voix rauque, ses silences, ses brusques changements de rythme et cette manière de suspendre une phrase donnent au texte une matérialité presque physique. Elle peut être sèche, dure, parfois même désagréable, puis laisser soudain apparaître une faille. Le personnage ne sollicite jamais notre compassion et c’est précisément pour cela qu’il finit par nous toucher.
La mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia accompagne cette progression avec une grande retenue. Le décor de Jacques Gabel évoque l’espace d’un immeuble tout en laissant la pierre de la Chartreuse entrer dans la représentation. Le lieu devient à la fois cage d’escalier, appartement et espace mental. Dominique Bruguière travaille la lumière comme une matière qui isole ou révèle, tandis que le son de Sébastien Trouvé laisse respirer la parole sans chercher à lui ajouter artificiellement de l’émotion.
Il y a évidemment quelque chose de particulier à voir Frédéric Bélier-Garcia diriger sa mère dans un texte écrit pour elle. Mais cette donnée biographique disparaît très vite derrière le travail théâtral. Nicole Garcia ne vient pas jouer de sa présence de comédienne de cinéma. Elle accepte au contraire la nudité du plateau et la difficulté d’une langue qui exige une attention permanente. Le spectacle repose presque entièrement sur cette rencontre entre un texte et une voix. Le titre lui-même agit comme un leurre. Royan, ville lumineuse de bord de mer, devient ici le lieu d’une histoire sombre. Les souvenirs d’Oran, de Marseille ou du lycée apparaissent par fragments, comme autant de fenêtres ouvertes sur une existence que la professeure tente de recomposer. À mesure qu’elle parle, les murs de l’appartement semblent contenir de moins en moins ce qui remonte à la surface.
Le spectacle pose alors une question troublante : jusqu’où sommes-nous responsables de ce que nous voyons sans réellement le regarder ? L’enseignante a perçu la solitude de Dalila, sa différence et la violence exercée contre elle. Mais percevoir ne signifie pas nécessairement agir. Marie NDiaye refuse pourtant de transformer son personnage en coupable commode. Elle montre plutôt la complexité d’une femme confrontée à l’impossibilité de savoir ce qu’elle aurait pu, ou dû, faire. Cette absence de jugement donne au monologue sa force. Nous ne sommes jamais invités à décider si cette professeure est bonne ou mauvaise. Nous l’observons lutter avec elle-même, tenter de préserver l’image qu’elle s’est construite et sentir cette façade se fissurer sous la pression du drame. Nicole Garcia accompagne chacune de ces fissures avec une précision impressionnante, sans jamais forcer l’émotion.
« Royan » est finalement un spectacle de peu de choses : une femme, un texte, quelques murs et une lumière. Mais lorsque l’écriture de Marie NDiaye rencontre une interprète de cette puissance, il n’est nul besoin d’en ajouter davantage. Frédéric Bélier-Garcia sait rester à sa place et laisser circuler les mots. Nicole Garcia, elle, occupe tout l’espace sans jamais paraître le remplir. Une rencontre rare entre une autrice et une actrice, où la fenêtre ouverte sur un fait divers finit par donner sur les zones les plus obscures d’une vie.
Pierre Salles
Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
Titre complet : Royan – La Professeure de français
Texte : Marie NDiaye
Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia
Avec : Nicole Garcia
Lumière : Dominique Bruguière
Son : Sébastien Trouvé
Décor : Jacques Gabel
Costumes : Camille Janbon
Collaboration artistique : Sandra Choquet, Vincent Deslandres, Caroline Gonce
Lieu : Chartreuse de Villeneuve lez Avignon – Festival d’Avignon 2021
Durée officielle : 1 h 15




