
La-chronique.fr – 25 juillet 2021
75e FESTIVAL D’AVIGNON. « La petite dans la forêt profonde » De Philippe Minyana – Mise en scène : Pantelis Dentakis – Gymnase du Lycée Saint-Joseph du 22 au 25/07 à 11h00.
Cinq minuscules personnages suffisent parfois à contenir toute la violence du monde. Avec « La Petite dans la forêt profonde », Pantelis Dentakis réduit la tragédie à l’échelle de figurines et produit pourtant l’effet inverse : plus les corps deviennent petits, plus le destin qui les écrase paraît immense. Au Gymnase du lycée Saint-Joseph, cette forme d’une heure conjugue théâtre d’objets, vidéo, musique et récit avec une précision qui transforme une histoire d’une cruauté extrême en spectacle d’une étonnante poésie.
Philippe Minyana puise dans le mythe de Procné et Philomèle, transmis notamment par les « Métamorphoses » d’Ovide. Un roi entraîne dans son royaume la jeune sœur de son épouse. Sur le chemin, il la viole puis lui coupe la langue afin qu’elle ne puisse révéler son crime. De retour auprès de la reine, il annonce la mort de la jeune femme. Mais la vérité finit par trouver son chemin et la vengeance qui suit entraîne les personnages dans une spirale où l’horreur répond à l’horreur.
Pantelis Dentakis aurait pu chercher à représenter frontalement cette violence. Il choisit au contraire la miniature. Les cinq personnages sculptés par Kleio Gizeli sont manipulés à vue par Katerina Louvari-Fasoi et Polydoros Vogiatzis. Face à face, les deux interprètes ressemblent parfois à des joueurs d’échecs déplaçant des êtres dont le destin serait déjà écrit. Cette distance ne diminue jamais la brutalité du récit ; elle la rend presque plus inquiétante car ces figurines possèdent une présence étonnante. Leurs visages sont fixes et pourtant, sous l’effet de la lumière, de la caméra et surtout du travail des deux comédiens, on finit par leur prêter des expressions. Un souffle, un râle, une inflexion de voix suffisent à donner l’illusion qu’une émotion traverse soudain ces corps immobiles. C’est l’une des très belles réussites du spectacle : faire surgir du vivant là où nous savons qu’il n’y en a pas.
La vidéo d’Apostolis Koutsianikoulis joue ici un rôle essentiel. Elle ne vient pas agrandir artificiellement ce qui se passe sur scène ni offrir au spectateur une simple béquille visuelle. Elle appartient pleinement à la dramaturgie. Le gros plan fait changer d’échelle la miniature, révèle un détail, transforme un visage sculpté en paysage et crée une tension permanente entre ce que nous voyons réellement sur le plateau et ce que l’image nous invite à imaginer. La scénographie de Nikos Dentakis et les costumes de Kiki Grammatikopoulou participent de cette économie très précise. Rien n’est décoratif. Le spectacle fabrique un monde avec peu de choses, mais chacune possède une fonction. La musique originale de Stavros Gasparatos, conçue en collaboration avec Yorgos Mizithras, installe quant à elle une inquiétude presque souterraine. Elle annonce le drame avant qu’il ne se produise et accompagne cette sensation que les personnages avancent vers une catastrophe dont ils ignorent encore la forme.
Le texte de Minyana alterne narration et dialogue, brutalité et douceur, réel et fantastique. Dentakis respecte ces changements de registre et refuse de laisser la noirceur absorber tout le spectacle. Derrière l’horreur subsistent le rêve et une possibilité d’échappée. Lorsque les protagonistes, arrivés au bout de la vengeance et du meurtre, se transforment en oiseaux, la tragédie ouvre soudain une brèche vers un ailleurs.
Cette métamorphose pourrait paraître artificiellement consolatrice. Elle agit au contraire comme l’aboutissement logique d’un spectacle où la matière n’a jamais cessé de pouvoir devenir autre chose. Des sculptures deviennent des êtres vivants, une miniature devient un monde et l’écran transforme quelques centimètres de matière en territoire immense. Pourquoi, dès lors, les personnages ne pourraient-ils pas à leur tour échapper à leur condition et prendre leur envol ?
Le proverbe grec cité par Pantelis Dentakis — lorsque les mortels font des projets, les dieux rient — traverse toute la proposition. Les personnages croient maîtriser leurs actes, dissimuler leurs crimes ou organiser leur vengeance, mais quelque chose de plus grand les ramène toujours à leur finitude. Les deux acteurs-manipulateurs eux-mêmes semblent parfois occuper la place de ces dieux qui déplaceraient les humains sur un échiquier.
« La Petite dans la forêt profonde » réussit ainsi ce que les formes les plus modestes savent parfois faire mieux que les grandes machines : concentrer le regard. Pas d’effets inutiles, pas de gigantisme, seulement deux acteurs, cinq figurines et quelques outils théâtraux utilisés avec intelligence. Une heure d’une finesse remarquable où la vidéo trouve une véritable nécessité et où la tragédie antique, réduite à quelques centimètres, retrouve paradoxalement toute son immensité. Petite forme, incontestablement. Grand spectacle, assurément.
Pierre Salles
Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte : Philippe Minyana
Mise en scène : Pantelis Dentakis
Traduction : Dimitra Kondylaki
Avec : Katerina Louvari-Fasoi, Polydoros Vogiatzis
Assistanat à la mise en scène : Yorgos Kritharas
Sculptures : Kleio Gizeli
Vidéo et lumières : Apostolis Koutsianikoulis
Scénographie : Nikos Dentakis
Costumes : Kiki Grammatikopoulou
Musique : Stavros Gasparatos, en collaboration avec Yorgos Mizithras
Lieu : Gymnase du lycée Saint-Joseph – Festival d’Avignon 2021
Durée officielle au Festival : 1 h
Langue : Grec, surtitré en français et en anglais




