Le Moine noir de Kirill Serebrennikov dans la Cour d’honneur du Palais des papes – Festival d’Avignon 2022

« Le Moine noir » : Kirill Serebrennikov fait entrer les fantômes de Tchekhov dans la Cour d’honneur

Le Moine noir de Kirill Serebrennikov dans la Cour d’honneur du Palais des papes – Festival d’Avignon 2022

La-chronique.fr – 8 Juillet 2022

« Le Moine noir » D’après Anton Tchekhov – Mise en scène Kirill Serebrennikov du 07 au 15 Juillet à 22h à la Cour d’honneur du palais des papes – durée : 2h30 – Spectacle en allemand, anglais et russe surtitré en français et anglais.

La Cour d’honneur aime les spectacles qui osent la regarder en face. Kirill Serebrennikov ne cherche ni à réduire ses dimensions ni à les remplir artificiellement. Avec « Le Moine noir », il transforme au contraire l’immensité du Palais des papes en espace mental, un territoire où la raison de Kovrine se fissure jusqu’à laisser entrer ses fantômes. Tchekhov devient alors la matière d’un théâtre total, foisonnant, musical et visuel, parfois débordant, mais porté par une ambition qui trouve dans ce lieu une résonance exceptionnelle.

La nouvelle de Tchekhov raconte Andreï Kovrine, intellectuel épuisé qui part se reposer à la campagne chez Péssôtski et sa fille Tania. Dans le jardin apparaît bientôt un mystérieux moine noir. Hallucination ou manifestation d’une vérité inaccessible aux autres ? Le visiteur persuade Kovrine qu’il appartient à la catégorie des êtres exceptionnels, de ceux auxquels serait réservée une destinée supérieure. À mesure qu’il croit atteindre une forme de génie, l’homme s’éloigne du réel et de ceux qui l’aiment. Serebrennikov refuse d’enfermer cette histoire dans le seul point de vue de Kovrine. Il la reprend, la déplace, la fragmente et la fait revenir sous plusieurs perspectives. Le même récit semble changer de nature selon celui qui le regarde. Cette construction en variations constitue l’une des grandes forces du spectacle : la vérité n’est jamais donnée, seulement recomposée à partir de perceptions partielles qui se heurtent les unes aux autres.

Le dispositif exige d’abord une certaine disponibilité. Les langues se croisent — russe, allemand, anglais —, les interprètes se dédoublent, les identités circulent et la narration refuse la ligne droite. Mais ce qui pourrait produire de la confusion finit par fabriquer un vertige parfaitement accordé au sujet. Kovrine ne sait plus exactement où se trouve la frontière entre lucidité et folie ; le spectateur, lui non plus, ne peut s’installer durablement dans une version confortable des événements.

La troupe internationale réunie autour du Thalia Theater donne à cette mécanique une puissance impressionnante. Filipp Avdeev, Odin Biron, Bernd Grawert, Mirco Kreibich, Viktoria Miroschnichenko, Olga Pavliuk, Gabriela Maria Schmeide et Gurgen Tsaturyan portent les différents visages du récit, entourés de chanteurs et de danseurs. Le théâtre parlé se mêle ainsi à la musique, à la vidéo et au mouvement jusqu’à faire de la nouvelle de Tchekhov une vaste partition scénique.

La scénographie conçue par Serebrennikov avec Olga Pavliuk sait exploiter l’échelle de la Cour sans se laisser engloutir par elle. La vidéo d’Alan Mandelshtam rapproche les visages quand l’espace les éloigne ; les lumières de Sergey Kuchar découpent des zones de réalité et d’apparition ; la musique de Jēkabs Nīmanis et les interventions chantées donnent au spectacle une dimension presque opératique. Le moine noir peut alors cesser d’être seulement un personnage pour devenir une présence qui contamine tout le plateau.

C’est dans cette contamination progressive que la soirée atteint ses moments les plus saisissants. Les silhouettes noires se multiplient, les corps envahissent l’espace et ce qui n’était peut-être au départ qu’une hallucination individuelle devient un monde. La folie n’est plus représentée de l’extérieur : elle semble avoir imposé ses propres règles à la scène. La Cour elle-même paraît soudain appartenir à l’esprit de Kovrine.

Cette profusion a son revers. À force de multiplier les langages et de pousser chaque élément jusqu’à sa pleine puissance, Serebrennikov frôle parfois la saturation. Le dernier mouvement, notamment, prolonge le vertige jusqu’à une forme de grandiloquence mystique qui peut sembler moins nécessaire après la force des séquences précédentes. Le spectacle aurait sans doute gagné à savoir s’arrêter un peu plus tôt. Mais cette réserve ne doit pas masquer l’impression générale. Serebrennikov possède cette capacité rare à construire des images qui ne se contentent pas d’être belles : elles prolongent une pensée. Derrière le récit fantastique de Tchekhov se dessinent la question du génie, le prix de la normalité et cette inquiétude beaucoup plus troublante : soigner quelqu’un signifie-t-il nécessairement le ramener vers la conception du bonheur que les autres ont choisie pour lui ?

Dans le contexte actuel, la présence de Kirill Serebrennikov dans la Cour ajoute inévitablement une autre strate au spectacle. Mais « Le Moine noir » n’a pas besoin d’être réduit à la biographie de son metteur en scène ou à l’actualité russe pour exister. Sa force est précisément de dépasser ces circonstances. Pendant deux heures trente, Tchekhov, la musique, les corps et les images font de la Cour d’honneur une gigantesque chambre mentale. Une proposition démesurée, parfois trop, mais qui ose réellement affronter l’espace et les questions qu’elle convoque.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

REPÈRES DU SPECTACLE
D’après
: Anton Tchekhov
Texte, mise en scène : Kirill Serebrennikov
Scénographie : Kirill Serebrennikov, assisté d’Olga Pavliuk
Avec : Filipp Avdeev, Odin Biron, Bernd Grawert, Mirco Kreibich, Viktoria Miroschnichenko, Olga Pavliuk, Gabriela Maria Schmeide, Gurgen Tsaturyan
Collaboration à la mise en scène et chorégraphie : Ivan Estegneev, Evgeny Kulagin
Musique : Jēkabs Nīmanis
Direction musicale : Uschi Krosch
Dramaturgie : Joachim Lux
Lumière : Sergey Kuchar
Vidéo : Alan Mandelshtam
Costumes : Tatiana Dolmatovskaya
Lieu : Cour d’honneur du Palais des papes – Festival d’Avignon 2022
Durée : 2 h 30