En transit d’Amir Reza Koohestani au Gymnase du lycée Mistral – Festival d’Avignon 2022

« En transit » : Amir Reza Koohestani se perd dans les frontières de l’Europe

En transit d’Amir Reza Koohestani au Gymnase du lycée Mistral – Festival d’Avignon 2022

La-chronique.fr – 11 Juillet 2022

76e FESTIVAL D’AVIGNON. « En transit » – Mise en scène d’Amir Reza Koohestani – adapté du roman « Transit » d’Anna Seghers – Festival d’Avignon du 7 au 8 et du 10 au 14 juillet à 18h00 au Gymnase du Lycée Mistral.

Une zone de transit est un endroit étrange : on s’y trouve quelque part sans être véritablement arrivé nulle part. En 2018, Amir Reza Koohestani en fait brutalement l’expérience lors d’une escale à Munich. En route pour Santiago du Chili où il doit présenter un spectacle, le metteur en scène iranien est retenu par la police des frontières pour un problème de visa, condamné à attendre son expulsion vers Téhéran. L’ironie serait presque trop parfaite : au même moment, il lit « Transit » d’Anna Seghers, roman de l’exil et de l’absurdité administrative dans l’Europe des années 1940.

De ce télescopage entre littérature et expérience personnelle naît « En transit ». Koohestani ne se contente pas de raconter sa mésaventure. Il la confronte à celle des réfugiés qu’il croise dans cette zone blanche et à celle des personnages d’Anna Seghers qui, fuyant le nazisme, cherchent désespérément visas, autorisations et bateaux pour quitter Marseille. Deux époques se regardent ainsi dans le même miroir bureaucratique.

Le point de départ est puissant, d’autant que le metteur en scène ne prétend jamais confondre sa propre situation avec celle des exilés. Lui sait qu’après son expulsion il retrouvera un logement et une vie. Pour ceux qui attendent autour de lui, un refus administratif peut signifier tout autre chose. Cette conscience de la différence donne au projet sa nécessité : montrer comment une administration transforme des trajectoires humaines en dossiers, numéros, dates et tampons.

Éric Soyer construit un espace froid et fonctionnel qui évoque immédiatement ces zones internationales où tout semble avoir été conçu pour effacer le temps et les individus. La vidéo de Phillip Hohenwarter prolonge cette sensation d’enfermement. Nous sommes dans un aéroport et pourtant presque hors du monde, dans un territoire aseptisé où la décision d’un fonctionnaire peut déterminer la direction d’une vie.

Koohestani choisit quatre comédiennes — Danae Dario, Agathe Lecomte, Khazar Masoumi et Mahin Sadri — pour porter tous les personnages. Elles changent d’identité, de langue, d’époque et parfois de genre. Français, anglais, farsi et portugais brésilien circulent sur le plateau comme circulent les récits. L’idée est belle : ces quatre femmes deviennent une humanité en mouvement que les frontières tentent sans cesse de remettre dans des cases.

Le dispositif trouve cependant assez vite ses limites. Les passages d’un personnage à l’autre ne sont pas toujours suffisamment lisibles et l’on peut perdre le fil de cette construction pourtant très élaborée. Les interprètes apportent beaucoup de fluidité à l’ensemble, mais le spectateur doit parfois consacrer davantage d’énergie à comprendre qui parle et depuis quelle époque qu’à entendre ce qui est dit.

Une autre difficulté tient au parallèle historique. Mettre en regard les mécanismes administratifs rencontrés par les réfugiés fuyant l’Europe nazie et ceux des politiques migratoires européennes contemporaines produit évidemment des échos. Mais lorsque la comparaison devient trop frontale, elle paraît plus fragile. Nos démocraties peuvent être sévères, injustes ou absurdes dans leur gestion des frontières sans pour autant se confondre avec un régime totalitaire. Le spectacle aurait gagné à laisser davantage d’espace à cette différence.

C’est dommage car Koohestani touche par ailleurs à quelque chose de très juste : l’absurdité d’un système qui exige d’un être humain en fuite qu’il maîtrise précisément les règles du monde dont il cherche parfois simplement à sauver sa vie. Les formulaires, les délais et les autorisations prennent une dimension presque kafkaïenne, et le théâtre révèle très bien cette violence sans coups ni cris.

La musique de Benjamin Vicq et le dépouillement du dispositif accompagnent cette sensation d’attente. Rien n’explose vraiment. Le spectacle reste volontairement contenu, comme ces espaces d’aéroport où la neutralité du décor masque des situations humaines extrêmement violentes. Cette froideur est cohérente avec le sujet, mais elle contribue aussi à maintenir le spectateur à une certaine distance.

« En transit » repose donc sur une intuition passionnante et sur une expérience personnelle dont Amir Reza Koohestani sait faire autre chose qu’une simple anecdote. Mais à vouloir rapprocher trop explicitement les époques et multiplier les identités, la démonstration perd parfois la subtilité qui aurait permis au spectacle d’atteindre pleinement son but. Une proposition intelligente et nécessaire dans ses questions, plus discutable dans la manière de conduire certaines réponses.

Pierre Salles

Photo Magali Dougados 

REPÈRES DU SPECTACLE
D’après
: « Transit » d’Anna Seghers
Texte : Amir Reza Koohestani et Keyvan Sarreshteh
Mise en scène : Amir Reza Koohestani
Traduction et adaptation : Massoumeh Lahidji
Avec : Danae Dario, Agathe Lecomte, Khazar Masoumi, Mahin Sadri
Scénographie et lumière : Éric Soyer
Vidéo : Phillip Hohenwarter
Musique : Benjamin Vicq
Costumes : Marie Artamonoff
Assistanat à la mise en scène : Isabela De Moraes Evangelista
Lieu : Gymnase du lycée Mistral – Festival d’Avignon 2022
Durée : 1 h 20