
La-chronique.fr – 23 juillet 2022
76e FESTIVAL D’AVIGNON. LA TEMPESTA – Shakespeare – Adaptation et mise en scène : Alessandro Serra – Les 17, 18, 19, 20, 22 et 23 juillet à 18h00 – Durée 1h45.
Il y a des spectacles qui semblent vouloir prouver que le théâtre peut tout faire, et d’autres qui rappellent qu’il lui suffit parfois de presque rien. Avec « La Tempesta », Alessandro Serra appartient résolument à la seconde famille. Quelques accessoires, des étoffes, des corps, une lumière sculptée avec une précision remarquable : l’île de Prospero apparaît sans jamais chercher à ressembler à une île. Nous savons que tout est fabriqué et c’est précisément parce que l’artifice reste visible que la magie peut opérer.
Après « Macbettu », qui avait révélé au public français la puissance plastique du metteur en scène sarde, Serra retrouve Shakespeare dans un registre très différent. La violence tellurique de Macbeth laisse ici davantage de place à l’enchantement, au burlesque et à une légèreté trompeuse. La même exigence demeure pourtant : débarrasser le plateau du superflu pour rendre aux acteurs, au texte et à l’imaginaire du spectateur leur pleine puissance.
L’histoire de Prospero pourrait facilement se perdre dans ses ramifications. Duc de Milan déchu et exilé avec sa fille Miranda, il règne désormais sur une île où il tient sous son pouvoir Ariel et Caliban. Lorsqu’une tempête provoquée par sa magie fait échouer ceux qui l’ont autrefois trahi, il devient à la fois auteur, metteur en scène et manipulateur de ce petit monde. Serra rend cette mécanique immédiatement lisible sans jamais la réduire à une démonstration.
Marco Sgrosso compose un Prospero qui semble littéralement organiser la représentation sous nos yeux. Il distribue les déplacements, provoque les rencontres, surveille les personnages et utilise Ariel comme le prolongement de sa volonté. Le parallèle entre le magicien et l’homme de théâtre s’impose sans être lourdement souligné. L’un comme l’autre fabriquent des illusions pour conduire les autres vers une vérité qu’ils n’auraient peut-être pas atteinte autrement.
Face à lui, Chiara Michelini est une Ariel remarquable. Virevoltante, imprévisible, légère sans jamais devenir décorative, elle apporte au spectacle une énergie presque aérienne. Son personnage est soumis à Prospero mais paraît paradoxalement posséder une liberté intérieure que son maître a perdue. C’est peut-être elle qui lui rappelle finalement que la puissance véritable ne réside pas dans la vengeance, mais dans la capacité à y renoncer.
Jared McNeill choisit pour Caliban une voie moins monstrueuse qu’attendu. Le parti pris peut d’abord surprendre, avant de révéler sa cohérence. Le personnage cesse d’être seulement la créature difforme de l’île pour devenir celui dont le territoire a été pris, dont la langue et le corps sont soumis à un pouvoir venu d’ailleurs. La dimension coloniale de la pièce apparaît alors avec une évidence que Serra n’a nul besoin de surligner.
Le spectacle n’oublie jamais non plus que Shakespeare aimait mêler les registres. Stefano et Trinculo font entrer une bouffonnerie proche de la commedia dell’arte au cœur de cette poésie visuelle. Les acteurs passent avec une remarquable aisance de l’enchantement au grotesque, du danger au rire. Cette circulation empêche « La Tempesta » de se figer dans la beauté de ses images.
Car les images sont magnifiques. Serra use du clair-obscur avec une maîtrise qui prolonge son travail précédent, parfois jusqu’à rendre certains tableaux un peu trop sombres. Mais une silhouette, un morceau de tissu ou un faisceau de lumière suffisent à faire naître la mer, le vent ou un espace nouveau. Rien n’est réaliste et pourtant tout devient immédiatement perceptible. Le plateau vide se remplit de ce que chacun accepte d’y projeter.
C’est là que la proposition atteint quelque chose d’essentiel. À une époque où la scène dispose de moyens techniques toujours plus sophistiqués, Alessandro Serra rappelle que l’invention théâtrale ne dépend pas de leur accumulation. Il suffit qu’un acteur transforme un objet, qu’une lumière modifie l’espace et qu’un spectateur accepte le pacte. Le théâtre prend alors forme exactement à l’endroit où le réel cesse quelques instants d’être une limite.
Avec « La Tempesta », Serra offre ainsi un Shakespeare limpide, drôle et d’une grande beauté plastique. Une troupe homogène, un Prospero qui orchestre son monde, une Ariel lumineuse et cette confiance absolue dans la capacité du théâtre à créer de la vie sur un plateau presque nu. Lorsque l’île disparaît, il ne reste finalement que ce qui était là depuis le début : des acteurs et des spectateurs. Entre les deux, pendant une heure quarante-cinq, la magie a fait le reste.
Pierre Salles
Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte : William Shakespeare
Traduction et adaptation : Alessandro Serra
Mise en scène, scénographie, lumière, son et costumes : Alessandro Serra
Avec : Andrea Castellano, Vincenzo Del Prete, Massimiliano Donato, Salvo Drago, Jared McNeill, Chiara Michelini, Maria Irene Minelli, Valerio Pietrovita, Massimiliano Poli, Marco Sgrosso, Marcello Spinetta, Bruno Stori
Masques : Tiziano Fario
Lieu : Festival d’Avignon 2022
Durée : 1 h 45




