Carolina Bianchi dans A Noiva e o Boa Noite Cinderela – Festival d’Avignon 2023

« A Noiva e o Boa Noite Cinderela » : au bord du gouffre, Carolina Bianchi retient notre souffle

Carolina Bianchi dans A Noiva e o Boa Noite Cinderela – Festival d’Avignon 2023

La-chronique.fr – 11 Juillet 2023

77e FESTIVAL D’AVIGNON : « A Noiva e o Boa Noite Cinderela- Capítulo 1 da Trilogia Cadela Força » de Carolina Bianchi – à 21h30 au Gymnase du lycée Aubanel, du 6 au 10 Juillet 2023.

Tout commence dans un espace presque chirurgical. Blanc, froid, immaculé. Carolina Bianchi s’installe face au public avec le calme et la précision d’une universitaire venue exposer les résultats d’une recherche. Sa parole porte pourtant sur une matière qui résiste à toute distance : les violences sexuelles faites aux femmes, leur répétition à travers les siècles, ce que les victimes peuvent raconter et ce que la mémoire, parfois, ne parvient plus à restituer.

La performeuse brésilienne évoque notamment Pippa Bacca, artiste italienne partie en 2008 pour une performance itinérante vêtue d’une robe de mariée, avant d’être violée et assassinée en Turquie. Le récit suffit déjà à installer un malaise. Mais « A Noiva e o Boa Noite Cinderela », premier chapitre de la trilogie « Cadela Força », ne veut pas rester du côté du commentaire. Carolina Bianchi va progressivement déplacer la conférence vers un territoire où la frontière entre représentation et réalité devient beaucoup plus difficile à tenir.

Devant nous, elle prépare un verre et annonce qu’elle vient d’absorber ce que l’on appelle au Brésil « Boa Noite Cinderela », « Bonne nuit Cendrillon », expression désignant des substances utilisées pour soumettre une victime. À partir de cet instant, le spectacle bascule. Nous savons que le sommeil va venir. Nous regardons un corps perdre progressivement sa vigilance et cette attente transforme brutalement notre position de spectateur.

C’est un geste d’une violence rare parce qu’il ne nous permet plus de rester à bonne distance. Sommes-nous encore devant une fiction ? Que sommes-nous venus regarder ? Jusqu’où un artiste peut-il engager son propre corps pour rendre perceptible ce que les mots ne suffisent plus à raconter ? Bianchi ne donne aucune réponse confortable. Elle nous laisse avec cette gêne et fait de notre regard une composante de la performance.

Il y a des silences, des attentes et quelques longueurs qui peuvent momentanément nous éloigner de ce que la metteuse en scène semble vouloir provoquer. Pourtant, rétrospectivement, ces suspensions prennent une autre valeur. Elles imposent un rythme inhabituel, empêchent la consommation rapide des images et deviennent comme les respirations difficiles d’une représentation qui avance vers quelque chose que nous savons inévitable.

Lorsque Carolina Bianchi s’endort, le collectif Cara de Cavalo prend le relais. Le blanc initial ne protège plus de rien. Les images, les corps, la musique et la vidéo ouvrent une zone beaucoup plus sombre où le passé, le rêve et le présent cessent de se distinguer clairement. La performance ne cherche pas à représenter proprement le traumatisme : elle en épouse la fragmentation, les retours et les trous.

La force de la proposition tient précisément à cette hésitation permanente entre deux mondes. Celui du spectacle, avec ses dispositifs, ses acteurs et sa construction dramaturgique ; et celui d’une réalité noire qui déborde sans cesse le cadre. Carolina Bianchi joue avec cette limite sans jamais nous permettre d’oublier que les violences évoquées ne sont pas des abstractions théâtrales.

On pourrait reprocher au spectacle son caractère extrême, sa durée ou cette volonté de pousser le public jusqu’à l’inconfort. Mais ce serait aussi oublier que cette radicalité constitue son langage. Bianchi ne cherche ni le consensus ni une émotion facilement partageable. Elle veut que quelque chose demeure après la représentation, comme une trace que l’on ne pourrait pas effacer simplement en quittant la salle.

Lorsque le spectacle nous ramène enfin du bord du gouffre, le public semble lui aussi sortir d’un état second. Les applaudissements éclatent après plus de deux heures durant lesquelles la salle a souvent paru retenir son souffle. Ce soulagement n’efface rien de ce qui vient d’être traversé. Il dit seulement la nécessité de revenir parmi les vivants.

« A Noiva e o Boa Noite Cinderela » est une performance dure, belle et profondément dérangeante. Une œuvre dont la puissance ne tient pas seulement à son geste le plus spectaculaire, mais à la façon dont elle oblige chacun à interroger son propre regard. On peut en contester certaines longueurs, refuser sa radicalité ou rester déstabilisé par son dispositif. Il est beaucoup plus difficile d’en sortir indifférent.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud de Lage

REPÈRES DU SPECTACLE
Conception, texte, dramaturgie et mise en scène
: Carolina Bianchi
Avec : Larissa Ballarotti, Carolina Bianchi, Blackyva, José Artur Campos, Joana Ferraz, Fernanda Libman, Chico Lima, Rafael Limongelli, Marina Matheus
Dramaturgie et recherche : Carolina Mendonça
Direction technique, musique originale et son : Miguel Caldas
Lumière : Jo Rios
Scénographie : Luisa Callegari
Vidéo : Montserrat Fonseca Llach
Costumes : Carolina Bianchi, Luisa Callegari, Tomás Decina
Collectif : Cara de Cavalo
Lieu : Gymnase du lycée Aubanel – Festival d’Avignon 2023
Durée : 2 h 30