
La-chronique.fr – 16 Juillet 2024
78e FESTIVAL D’AVIGNON. « Léviathan » – Conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan – du 15 au 21 juillet à 18h00 au Gymnase du Lycée Aubanel – Durée : 2h.
La justice expéditive a quelque chose de vertigineux. Quelques minutes d’audience peuvent suffire à décider de mois, parfois d’années d’une existence. C’est dans cet espace brutal de la comparution immédiate que Lorraine de Sagazan installe « Léviathan », nourri d’une immersion dans le système pénal et d’un texte de Guillaume Poix inspiré de faits réels. Le sujet est immense : comment juge-t-on lorsque la machine judiciaire manque de temps, de moyens et parfois simplement d’espace pour entendre celles et ceux qu’elle doit juger ?
Au Gymnase du lycée Aubanel, le tribunal n’a plus grand-chose de solennel. Il se défait peu à peu, comme si l’institution elle-même perdait ses murs et ses certitudes. Les récits font apparaître une justice où tout va trop vite, où l’individu risque de devenir un dossier parmi d’autres et où la peine semble parfois répondre davantage à une logique punitive qu’à une véritable réparation. La question posée par « Léviathan » est passionnante : que produit une société lorsqu’elle confond rendre justice, punir et se venger ?
La metteuse en scène ne se contente pas de reproduire l’audience. Avec Guillaume Poix, elle cherche ailleurs, du côté de la justice transformatrice et de formes capables de penser autrement la faute, la victime, le responsable et la réparation. Les masques brouillent les identités, déplacent les rôles et donnent aux figures présentes sur le plateau quelque chose d’inquiétant et d’universel. Un cheval traverse même cet étrange tribunal, image spectaculaire d’un ordre qui semble progressivement échapper à ceux qui prétendaient le maîtriser.
Tout pourrait alors concourir à un spectacle puissant. Le matériau documentaire est fort, la question politique essentielle et certaines images frappent immédiatement. Pourtant, « Léviathan » se heurte à un paradoxe : à vouloir constamment expliciter son propos, il finit par reproduire une forme de lourdeur dont il voudrait précisément nous libérer.
Les idées sont énoncées, reprises, développées, parfois répétées jusqu’à l’épuisement. Là où une situation ou une image suffirait à faire naître le trouble, la mise en scène semble souvent éprouver le besoin d’en préciser le sens. Le spectateur n’a plus toujours la place de construire son propre jugement. On lui montre, puis on lui explique ce qu’il vient de voir, comme si l’ambiguïté devenait dangereuse.
Cette insistance devient d’autant plus frustrante que le spectacle connaît de véritables fulgurances. Les corps masqués, la transformation progressive de l’espace et certains témoignages font surgir quelque chose de beaucoup plus complexe que le discours. À ces moments-là, « Léviathan » cesse de vouloir convaincre et commence enfin à inquiéter. La justice n’est plus une thèse : elle devient une expérience, avec ses angles morts, ses violences et ses contradictions.
Mais ces instants restent trop rares. Certaines séquences s’étirent, d’autres paraissent plaquées, comme cette parenthèse semi-chantée dont la légèreté recherchée contraste maladroitement avec ce qui la précède. Même l’irruption du cheval, pourtant visuellement forte, finit par sembler davantage relever du signe que d’une nécessité dramaturgique. Le spectacle accumule ainsi les dispositifs alors que son sujet aurait peut-être gagné à davantage de dépouillement.
La fin pousse encore plus loin cette logique démonstrative. Sans en dévoiler le ressort, elle voudrait provoquer un déplacement brutal du regard. Mais là encore, le spectacle prépare tellement son effet, l’annonce et l’accompagne de tant d’explications que le choc perd une partie de sa puissance. Ce qui aurait pu nous laisser dans une véritable zone d’inconfort se transforme en conclusion presque surlignée.
Il reste un sujet majeur et une ambition que l’on ne peut balayer. Interroger la comparution immédiate, la place des victimes, la punition et les alternatives au modèle juger-punir-enfermer est nécessaire. Mais le théâtre ne gagne pas toujours à vouloir démontrer. Malgré quelques images fortes et des moments où l’institution judiciaire apparaît dans toute sa violence absurde, « Léviathan » demeure un spectacle laborieux, trop soucieux de nous conduire vers sa conclusion pour nous laisser véritablement libres d’y parvenir.
Pierre Salles
Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte : Guillaume Poix, avec la collaboration de Lorraine de Sagazan
Conception et mise en scène : Lorraine de Sagazan
Interprétation : Khallaf Baraho, Jeanne Favre, Felipe Fonseca Nobre, Jisca Kalvanda, Antonin Meyer-Esquerré, Mathieu Perotto, Victoria Quesnel, Eric Verdin
Scénographie : Anouk Maugein
Chorégraphie : Anna Chirescu
Musique : Pierre-Yves Macé
Lieu : Gymnase du lycée Aubanel – Festival d’Avignon 2024
Durée : 1 h 50




