
La-chronique.fr – 18 juillet 2024
78e FESTIVAL D’AVIGNON. « Terminal (L’État du Monde) » – Texte de Inês Barahona sur une mise en scène de Miguel Fragata – Au Cloître des célestins du 15 au 21 juillet à 22h – Durée : 1h30 – En portugais surtitré en français et anglais.
Le titre ne laisse guère de place au doute. « Terminal (L’État du Monde) » nous installe à l’endroit où tout pourrait finir, dans un monde qui ne se demande plus vraiment si la catastrophe écologique aura lieu mais comment continuer à vivre alors qu’elle a déjà commencé. Inês Barahona et Miguel Fragata prennent ce constat comme point de départ et déplacent la question : si nous avons échoué à empêcher le désastre, sommes-nous encore capables d’imaginer ce qui pourrait venir après ?
Au Cloître des Célestins, le plateau semble porter les traces d’un monde épuisé. De grandes racines envahissent l’espace, comme les restes d’une nature qui aurait repris possession des lieux après notre passage. Quatre interprètes, accompagnés de deux musiciens, cherchent une issue dans ce paysage à la fois concret et symbolique. Anabela Almeida, Vasco Barroso, Miguel Fragata et Carla Galvão portent la parole, tandis que Manuela Azevedo et Hélder Gonçalves inscrivent la musique au cœur de cette tentative de reconstruction.
La proposition prolonge le travail engagé par la compagnie Formiga Atómica avec « L’État du Monde (Un dur réveil) ». Mais le regard a changé. Il ne s’agit plus tellement d’énumérer les gestes individuels susceptibles de sauver la planète. Ici, le spectacle part de l’idée beaucoup plus sombre que le point de non-retour est peut-être derrière nous. Les incendies, les extinctions, le dérèglement climatique ne constituent plus la menace d’un futur hypothétique : ils appartiennent déjà à notre présent.
C’est alors que « Terminal » devient un mot à double sens. Il désigne évidemment la fin, mais aussi ce lieu de passage d’où l’on peut encore partir. Barahona et Fragata veulent croire que la parole, l’écoute et l’imagination peuvent ouvrir une brèche. Tant que des êtres humains continuent à se parler, à confronter leurs peurs et à inventer ensemble, quelque chose demeure possible. L’idée est belle, et même nécessaire.
Reste que le théâtre ne transforme pas toujours cette intuition en véritable matière scénique. À force de vouloir faire circuler les hypothèses, les récits et les interrogations, « Terminal » devient très verbal. La parole s’accumule, les intentions se superposent et l’on finit parfois par perdre ce que la scénographie avait immédiatement rendu sensible. Cette forêt morte, ces racines, ces corps réunis au bord du vide racontaient déjà beaucoup. Les mots, eux, expliquent parfois trop.
C’est là que le spectacle avance sur une ligne de crête. On peut trouver certaines propositions simplistes, parfois presque naïves, et regretter que la réflexion politique ne creuse pas davantage les contradictions qu’elle soulève. Mais cette fragilité fait aussi partie de son projet. « Terminal » refuse le confort du désespoir. Il préfère une espérance imparfaite à la certitude de l’effondrement, quitte à paraître candide lorsqu’il affirme encore la capacité des hommes à se réinventer. Le spectacle ressemble finalement à cet équilibriste qu’il évoque : chaque pas peut provoquer la chute, mais l’immobilité serait plus dangereuse encore. Tout n’est pas convaincant dans cette fable écologique et son abondance de paroles finit par en émousser la force. Pourtant, quelque chose résiste. Une volonté obstinée de ne pas laisser le silence avoir le dernier mot. Et peut-être est-ce là, précisément, que le théâtre retrouve sa fonction : non pas prétendre sauver le monde, mais continuer à fabriquer devant nous l’hypothèse qu’un autre reste imaginable.
Pierre Salles
Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte : Inês Barahona
Mise en scène : Miguel Fragata
Interprétation : Anabela Almeida, Vasco Barroso, Miguel Fragata, Carla Galvão
Musiciens : Manuela Azevedo, Hélder Gonçalves
Scénographie : Eric da Costa
Musique : Hélder Gonçalves
Lieu : Cloître des Célestins – Festival d’Avignon 2024
Durée : 1 h 30




