
La-chronique.fr – 7 Juillet 2026
FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « Maldoror » – d’après Lautréamont et Roberto Bolaño – Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin – Du 4 au 12 juillet (relâche le 7) – Cour d’honneur du Palais des Papes 22h. – Durée 5h30 avec « pauses ».
Il est plus de trois heures du matin lorsque viennent enfin les saluts et que l’on retrouve peu à peu la réalité de la Cour d’honneur, après une longue nuit passée dans l’univers de Julien Gosselin qui, sous le titre de Maldoror, nous entraîne dans les écrits de Lautréamont et surtout de Roberto Bolaño pour tenter d’approcher ce monde du mal dont l’homme semble, siècle après siècle, repousser les limites avec une imagination décidément sans fin. On en ressort un peu sonné, parfois perdu, souvent fasciné, avec le sentiment d’avoir moins assisté à un spectacle que traversé une expérience dont Gosselin aurait volontairement poussé tous les curseurs jusqu’à l’extrême.
Le ton est donné dès les premières minutes lorsqu’un acteur équipé comme un spéléologue descend dans un puits et disparaît lentement dans les profondeurs du Palais des papes, image simple mais terriblement efficace qui semble nous inviter à le suivre dans les entrailles de l’humanité, tandis que les mots de Lautréamont viennent nous prévenir que le voyage ne sera pas forcément agréable. Car si le titre du spectacle renvoie évidemment aux Chants de Maldoror, c’est principalement chez Roberto Bolaño que Gosselin va chercher la matière de cette longue plongée, retrouvant dix ans après 2666 cet écrivain chilien dont l’œuvre n’a cessé d’interroger la littérature, les artistes, la violence politique et cette inquiétante proximité que la création peut parfois entretenir avec le mal.
Et très vite, il faut bien le reconnaître, nous sommes autant dans le monde de Bolaño que dans celui de Julien Gosselin, tant le metteur en scène retrouve ici tous les éléments qui constituent désormais une véritable signature : des acteurs souvent plongés dans l’ombre tandis que leur visage immense apparaît sur les écrans, des caméras qui les suivent au plus près, une musique techno dont les basses font littéralement vibrer le corps, des images magnifiques et cette manière si particulière de mélanger théâtre et cinéma jusqu’à rendre parfois difficile de savoir lequel des deux nous sommes réellement en train de regarder.
La Cour d’honneur a souvent été un piège pour les metteurs en scène qui, confrontés à son immensité, ont parfois semblé disparaître avec leurs acteurs dans cet espace monumental ; Julien Gosselin ne se laisse jamais écraser par le Palais, il le prend au contraire à bras-le-corps, installant un immense écran au-dessus de la scène et utilisant des écrans mobiles qui permettent de retrouver l’intimité des visages alors même que les comédiens deviennent presque invisibles à l’œil nu. C’est tout le paradoxe de ce dispositif : l’acteur physique semble parfois s’effacer derrière son image et pourtant la caméra, en venant chercher un regard, un mouvement ou une émotion que nous ne pourrions percevoir depuis les gradins, nous le rend presque plus proche.
Et quelles images ! Gosselin possède indéniablement un sens visuel exceptionnel, parfaitement servi par une troupe remarquable qui accepte cette caméra constamment braquée sur elle et dont les gros plans amplifient le moindre mouvement, la moindre hésitation, la moindre émotion.
La première partie nous plonge dans La Littérature nazie en Amérique de Roberto Bolaño et dans cette inquiétante survivance des idéologies nazies et fascistes en Amérique latine, à travers une succession de monologues, de témoignages ou d’entretiens prononcés dans plusieurs langues. Peu à peu se dessine un continent dans lequel les idéologies les plus sombres ont trouvé de nouveaux territoires où prospérer après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’aux dictatures sud-américaines et au Chili de Pinochet. Le mal qui apparaît alors n’est pas spectaculaire, il est au contraire rampant, cultivé, capable de se dissimuler derrière la littérature et les artistes, et c’est peut-être précisément ce qui le rend aussi inquiétant.
Après cette première partie particulièrement dense vient une courte pause qui n’en est finalement pas vraiment une puisque la musique techno continue de maintenir la tension tandis que le public est invité à descendre sur le plateau, où un bar a été installé au milieu des décors. On quitte alors pour un moment la position confortable du spectateur assis face à la scène pour pénétrer physiquement dans l’espace que nous observions quelques minutes auparavant, boire un verre, circuler et chercher parfois les acteurs qui jouent à quelques mètres de nous sans que nous sachions exactement où ils se trouvent.
La deuxième partie, inspirée d’Étoile distante, prolonge cette immersion dans l’univers de Bolaño à travers une succession de scènes et de personnages, mais le plus troublant est peut-être moins ce qui est raconté que la manière dont nous le regardons : alors que nous sommes désormais sur le plateau, parfois très proches des comédiens, nous continuons à chercher leur image sur les écrans, comme si Gosselin nous obligeait à constater notre propre incapacité à nous passer de l’image alors même que le théâtre se déroule physiquement autour de nous.
La caméra traque les acteurs, les retrouve dans un coin du plateau, nous donne accès à cette intimité que la proximité réelle ne suffit paradoxalement plus à créer et fait de cette partie l’un des moments où le dispositif de Gosselin trouve peut-être sa justification la plus évidente. Le cinéma n’est plus seulement projeté au-dessus du théâtre, il s’inscrit à l’intérieur même de celui-ci, et le spectateur se retrouve au milieu d’un étrange jeu de miroirs dans lequel il ne sait plus très bien s’il doit regarder l’acteur ou son double gigantesque.
Après une seconde pause, cette fois plus propice à reprendre quelque peu ses esprits, vient la dernière partie, Les chants de Roberto, qui nous entraîne vers la fin de vie de Bolaño dans sa maison de Blanes, près de Barcelone. Le rythme change alors et quelque chose s’apaise, sans que l’émotion disparaisse, bien au contraire, car derrière la maladie et la mort qui approche revient ce qui aura finalement traversé toute la soirée : la littérature et la poésie, avec notamment Rimbaud, Baudelaire ou Mallarmé.
Après avoir passé une grande partie de la nuit à regarder comment la littérature peut côtoyer le mal, Gosselin semble alors revenir à cette autre question, peut-être plus essentielle encore : que peut-elle réellement contre lui ? C’est dans ces moments que Maldoror atteint une véritable puissance, mais c’est aussi au terme de cette très longue traversée que les limites du spectacle apparaissent le plus clairement, car le style de Julien Gosselin, aussi identifiable et maîtrisé soit-il, est ici poussé jusqu’à son paroxysme. Les textes s’accumulent, les témoignages se succèdent, les images et les langues se superposent et la musique, avec ses basses fréquences particulièrement agressives, finit parfois par transformer l’immersion en véritable épreuve physique.
On aimerait par moments que le spectacle accepte de respirer davantage, que Gosselin fasse confiance au silence autant qu’au bruit et qu’il resserre certains passages dont la longueur finit par brouiller une pensée pourtant passionnante, car à vouloir constamment nous submerger de mots, d’images et de sons, il arrive que le metteur en scène obtienne exactement l’effet inverse et que notre esprit commence à décrocher.
Mais il serait tout aussi injuste de réduire Maldoror à ses excès, car ce sont probablement ces mêmes excès qui lui donnent sa singularité et sa force. Gosselin ne semble de toute façon jamais chercher la demi-mesure : il veut que le spectateur soit immergé, physiquement autant qu’intellectuellement, dans cette exploration de la violence humaine, quitte à le fatiguer, à l’agacer et parfois même à le perdre en chemin. On peut donc trouver Maldoror trop long, trop bruyant, parfois confus et pourtant rester profondément fasciné par ce qui se déroule devant nous. La contradiction n’est finalement qu’apparente, car rares sont les spectacles capables de provoquer simultanément autant d’admiration et d’agacement sans jamais susciter l’indifférence.
Et puis il y a cette troupe, formidable, sans laquelle toute la technologie déployée ne serait qu’un gigantesque exercice formel. Ce sont bien les acteurs, même lorsque leur corps disparaît presque entièrement derrière leur image, qui donnent à ce dispositif sa chair et permettent à Gosselin d’aller aussi loin dans son projet.
Lorsque vient enfin le moment de quitter la Cour d’honneur, les innombrables déclarations, témoignages et références commencent déjà à se mélanger dans notre esprit, certaines scènes nous ont échappé, d’autres auraient probablement gagné à être raccourcies et nos oreilles se seraient volontiers passées de quelques décibels supplémentaires, mais des images demeurent, tout comme cette inquiétante évocation d’un mal capable de se transformer, de voyager et d’utiliser jusqu’au génie humain pour renouveler sans cesse sa perversité.
Julien Gosselin signe ainsi un spectacle démesuré, imparfait et parfois épuisant, mais incontestablement marquant, qui pousse son langage théâtral jusqu’à ses dernières limites et trouve dans l’immensité de la Cour d’honneur un terrain presque idéal pour cette folie.
On pourra contester ses longueurs, sa saturation sonore ou cette place toujours plus importante accordée à l’image, mais difficile de nier qu’au terme de cette longue nuit Gosselin aura réussi à laisser son empreinte sur le Palais des papes, avec un spectacle qui ne cherche surtout pas à nous réconforter et qui nous laisse au contraire repartir dans les rues d’Avignon avec beaucoup plus de questions qu’en arrivant.
Et c’est peut-être finalement cela que l’on attend encore du théâtre : qu’il puisse nous agacer, nous bousculer, nous épuiser parfois, mais qu’au moment de rentrer chez nous il continue obstinément à nous accompagner.
Pierre Salles
Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Roberto Bolaño, Lautréamont
D’après / adaptation / traduction : Adaptation Julien Gosselin
Mise en scène : Julien Gosselin
Distribution : Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde ; cadreurs Jérémie Bernaert, Baudouin Rencurel
Scénographie / décor : Lisetta Buccellato
Lumières : Nicolas Joubert
Son / musique : Musique Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde ; son Théo Jonval
Costumes : Caroline Tavernier
Compagnie / production : Odéon Théâtre de l’Europe
Lieu : Cour d’honneur du palais des Papes, Avignon
Festival / saison : Festival d’Avignon 2026
Dates : 4, 5, 6, 8, 9, 10, 11 et 12 juillet 2026
Durée : 5h




