
La-chronique.fr – 14 Juillet 2025
79e FESTIVAL D’AVIGNON. « La Distance » – Tiago Rodrigues – L’Autre Scène, Vedène – du 7 au 26 Juillet à 12h – et le 9, 12, 16 , 19 à 12h et 17h30.
Un père regarde sa fille partir. Il sait qu’elle ne reviendra pas. Il sait surtout que bientôt elle ne se souviendra même plus de lui. Il y a dans cette idée quelque chose de beaucoup plus cruel que les millions de kilomètres qui vont bientôt les séparer. Car dans La Distance, Tiago Rodrigues imagine certes une humanité capable de coloniser Mars, mais la véritable frontière qu’il explore n’est pas celle qui sépare deux planètes. Elle passe entre deux générations qui ne parviennent plus à regarder leur histoire de la même manière.
Nous sommes dans un futur suffisamment éloigné pour permettre la fiction et suffisamment proche pour nous inquiéter. La Terre a continué de s’abîmer. Les catastrophes climatiques se sont multipliées, les sociétés se sont effondrées et les plus riches se sont réfugiés dans des États privés tandis que les dernières républiques tentent tant bien que mal de survivre. Ali est médecin dans l’un de ces hôpitaux où presque tout manque. Son costume usé raconte à lui seul ce monde qui continue de tenir debout alors que tout semble déjà perdu. Adama Diop lui donne une formidable humanité.
Ali appartient à cette génération qui croit encore que réparer reste possible. Il sait parfaitement ce que les hommes ont détruit, mais refuse d’en conclure que tout ce qui les a précédés doit disparaître. Sa fille Amina a choisi exactement l’inverse. Interprétée avec une belle détermination par Alison Dechamps, elle appartient à une génération qui ne veut plus réparer mais recommencer. Mars représente cette possibilité : quitter une Terre condamnée et participer à la naissance d’une nouvelle civilisation débarrassée des fautes de l’ancienne mais le prix demandé est immense. Ceux qui partent deviennent des « Oubliants ». Une fois le processus engagé, leurs souvenirs terrestres sont progressivement effacés. Famille, enfance, attachements, blessures : tout doit disparaître.
Amina oubliera donc son père. C’est là que la science-fiction imaginée par Tiago Rodrigues devient passionnante, parce qu’elle cesse presque immédiatement de parler de Mars. Elle parle de nous.
Que doit une génération à celle qui la précède ? Les enfants doivent-ils réparer ce que leurs parents ont détruit ? Et lorsque l’héritage devient trop lourd, ont-ils le droit de décider qu’ils ne veulent simplement plus le porter ? La question résonne évidemment avec le changement climatique. Pendant longtemps, chaque génération a vécu avec l’idée plus ou moins consciente qu’elle laisserait à la suivante un monde meilleur. Cette certitude s’est fissurée. Une partie de la jeunesse regarde désormais les générations précédentes non comme celles qui ont construit le progrès, mais comme celles qui ont consommé une part considérable de l’avenir. Amina pousse cette rupture jusqu’à son terme : puisque votre monde est devenu inhabitable, nous en construirons un autre sans vous. Son père lui oppose une idée autrement plus fragile : on ne construit peut-être rien en supprimant la mémoire.
Tiago Rodrigues aurait pu transformer cette confrontation en démonstration politique ou écologique. Il choisit heureusement quelque chose de beaucoup plus simple et beaucoup plus fort : deux êtres qui s’aiment et qui essayent encore de se parler. La scénographie accompagne magnifiquement cette séparation. Sur le plateau tournant de L’Autre Scène à Vedène, Ali et Amina semblent entraînés dans deux orbites différentes. Ils se rapprochent, s’éloignent, se croisent sans véritablement pouvoir se rejoindre. Les messages qu’ils s’adressent voyagent entre la Terre et Mars tandis que leur conversation devient progressivement impossible. La distance physique augmente, mais elle importe finalement assez peu. La véritable distance est ailleurs. Elle se trouve dans cette incapacité grandissante à partager la même conception du monde. Ali veut transmettre. Amina veut oublier. Lui regarde encore derrière lui pour comprendre où aller ; elle considère que regarder derrière soi condamne précisément l’humanité à reproduire éternellement ses erreurs.
Aucun des deux n’a complètement tort. C’est probablement ce qui rend La Distance aussi touchant. Tiago Rodrigues ne transforme jamais le père en représentant d’une génération coupable ni la fille en jeune femme ingrate décidée à abandonner celui qui l’a élevée seul. Il laisse chacun défendre sa vérité. Adama Diop et Alison Dechamps trouvent dans cette confrontation une remarquable justesse. Aucun effet inutile, aucune volonté de forcer l’émotion. Celle-ci naît progressivement de la situation elle-même et de cette évidence terrible : ils continuent de s’aimer alors qu’ils ont déjà commencé à se perdre.
Le père finit d’ailleurs par accepter ce qu’il ne comprend pas. Il regarde sa fille choisir un avenir qu’il juge probablement insensé, mais reconnaît qu’il s’agit de son choix. Il y a dans cette acceptation quelque chose de profondément paternel : aimer suffisamment son enfant pour le laisser partir, même lorsque l’on sait que ce départ vous effacera de sa vie.
Alors, dystopie ? Bien sûr. Mais pas seulement car derrière Mars, les « Oubliants » et cette Terre agonisante, Tiago Rodrigues parle d’une fracture qui existe déjà. Celle d’une génération demandant des comptes à celle qui la précède et d’une autre qui découvre que ce qu’elle pensait transmettre comme un progrès peut désormais être considéré comme une dette.
Lorsque la salle se lève longuement pour applaudir, ce ne sont finalement plus deux habitants de planètes différentes que nous regardons mais seulement un père et sa fille, deux êtres séparés par quelques millions de kilomètres, mais surtout par cette question vertigineuse que La Distance laisse derrière elle : pour inventer un monde meilleur, faut-il se souvenir de celui que nous avons détruit ou avoir le courage de l’oublier ?
Pierre Salles
Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Tiago Rodrigues
D’après / adaptation / traduction : Traduction Thomas Resendes
Mise en scène : Tiago Rodrigues
Distribution : Alison Dechamps, Adama Diop
Scénographie / décor : Fernando Ribeiro
Lumières : Rui Monteiro
Son / musique : Pedro Costa
Costumes : José António Tenente
Compagnie / production : Festival d’Avignon
Lieu : L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène
Festival / saison : Festival d’Avignon 2025
Dates : 7 au 26 juillet 2025
Durée : 1h25




