
La-chronique – 15 Juillet 2025
Un chalet posé quelque part au sommet d’une montagne. Six personnes qui n’ont manifestement rien demandé, ou peut-être trop demandé, se retrouvent enfermées là-haut. Trois hommes, trois femmes, des nationalités différentes et surtout une incapacité presque totale à se comprendre. Bienvenue dans Le Sommet de Christoph Marthaler, étrange réunion internationale où chacun parle, personne n’écoute vraiment et où l’entente européenne semble avoir pris quelques milliers de mètres d’altitude dans l’espoir, sans doute vain, d’y trouver un peu d’air.
À la FabricA, Anna Viebrock a installé un chalet dont le réalisme apparent est rapidement perturbé par un détail pour le moins incongru : un morceau de montagne traverse littéralement le plancher. Au fond, un immense passe-plat constitue pratiquement la seule liaison avec l’extérieur. C’est par là que vont surgir les six protagonistes, avec leurs sacs, leurs tenues de marcheurs et leurs bonnes manières.
Qui sont-ils exactement ? Des touristes fortunés venus chercher quelques sensations alpines ? Des représentants d’une Europe qui continuerait de se réunir alors même que ses membres seraient devenus incapables de parler la même langue ? Marthaler se garde bien de répondre précisément et c’est probablement mieux ainsi car Le Sommet préfère l’absurde à la démonstration.
Tout commence pourtant avec la meilleure volonté du monde. Un petit guide doit permettre à chacun d’apprendre quelques mots de la langue de l’autre. On essaye, on répète, on s’applique. L’échec est évidemment magnifique. Chacun continue de parler, les autres font semblant de comprendre et la politesse devient progressivement le dernier langage véritablement commun à cette drôle de communauté.
À défaut de communiquer, on chante et chez Marthaler, la musique n’arrive jamais comme un simple intermède. Elle devient une autre manière d’être ensemble. Les voix s’accordent là où les mots échouent, avant que l’absurde ne reprenne immédiatement ses droits. Les rires aussi deviennent collectifs, même si l’on comprend rapidement que tous ne rient pas nécessairement de la même chose, ni exactement au même moment.
C’est drôle, souvent très drôle, parce que Marthaler possède cet art particulier de laisser durer une situation juste assez longtemps pour qu’elle bascule du quotidien vers le burlesque. Les corps participent pleinement à cette mécanique : attitudes compassées, gestes légèrement décalés, regards qui s’attardent une seconde de trop. Tout paraît normal et tout est pourtant légèrement de travers puis le monde extérieur disparaît. Les routes de la vallée sont coupées à la suite de catastrophes naturelles et nos six randonneurs restent prisonniers de leur refuge. Pas quelques heures ni quelques jours : une quinzaine d’années. Le gag prend alors une autre dimension.
Derrière ces personnages ridicules, polis jusqu’à l’absurde et incapables de réellement communiquer apparaît une société qui pourrait bien ressembler à la nôtre. Les événements climatiques ont bouleversé le monde mais, là-haut, on continue les mêmes rituels. On change de vêtements, on passe de la tenue de randonnée à celle de soirée, on maintient les apparences et l’on poursuit cette étrange chorégraphie sociale comme si le monde n’était pas en train de changer sous nos pieds. Difficile de ne pas y voir l’Europe, ses sommets, ses représentants, ses langues différentes et cette extraordinaire capacité à produire les signes extérieurs de l’entente alors que chacun continue parfois de suivre son propre chemin. Marthaler ne transforme heureusement jamais cette lecture en discours politique. Il laisse l’image travailler et préfère la dérision à la démonstration.
Les six interprètes s’en donnent à cœur joie. Certains accompagnent Christoph Marthaler depuis longtemps et cela se ressent dans leur manière d’habiter ce théâtre si particulier, où un silence, une posture ou un regard peuvent devenir aussi importants qu’une longue tirade. Tous semblent prendre un plaisir évident à cette folie très organisée et cette jubilation gagne régulièrement la salle.
Mais à mesure que l’ascension se poursuit, l’air vient malgré tout à manquer et deux heures pour un dispositif reposant essentiellement sur la répétition, le décalage et l’étirement du temps, c’est long. Ce qui nous surprenait dans la première partie finit parfois par devenir prévisible. Les situations restent parfaitement exécutées, les interprètes toujours aussi savoureux, mais notre attention commence à prendre quelques chemins de traverse.
C’est probablement là toute l’ambiguïté du théâtre de Marthaler. Son rythme fait partie intégrante de son univers. Accélérer reviendrait sans doute à détruire cette étrangeté. Mais accepter ce temps suspendu suppose aussi que le spectateur soit disposé à se laisser enfermer deux heures dans ce chalet avec cette joyeuse bande. Certains y resteront avec bonheur. D’autres commenceront à regarder vers la vallée.
On ressort donc du Sommet partagé. Heureux d’avoir retrouvé Christoph Marthaler au Festival d’Avignon quinze ans après sa dernière présence, séduit par cette formidable troupe et par plusieurs séquences d’une absurdité irrésistible, mais avec le sentiment que cette ascension aurait gagné à être légèrement raccourcie.
Reste cette image assez savoureuse de six Européens bloqués au sommet d’une montagne, incapables de se comprendre mais continuant malgré tout à parler, chanter, rire et préserver les apparences pendant que le monde extérieur devient inaccessible. Une Europe miniature ? Marthaler ne le dit jamais mais là-haut, décidément, l’oxygène commence à se faire rare.
Pierre Salles
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Christoph Marthaler ; Malte Ubenauf ; les interprètes, avec extraits/citations d’auteurs multiples
Mise en scène : Christoph Marthaler
Distribution : Liliana Benini ; Charlotte Clamens ; Raphael Clamer ; Federica Fracassi ; Lukas Metzenbauer ; Graham F. Valentine
Scénographie / décor : Duri Bischoff
Lumières : Laurent Junod
Son / musique : Charlotte Constant ; répétition musicale Bendix Dethleffsen, Dominique Tille
Costumes : Sara Kittelmann
Compagnie / production : Théâtre Vidy-Lausanne ; Piccolo Teatro di Milano Teatro d’Europa ; MC93, avec nombreuses coproductions dont Festival d’Avignon
Lieu : La FabricA du Festival d’Avignon
Festival / saison : Festival d’Avignon 2025
Dates : 12, 13, 14, 16 et 17 juillet 2025
Durée : 2h

Photos C. Raynaud De Lage




