
La-chronique.fr – 15 Juillet 2025
Il y a quelque chose d’étrange à pénétrer une nouvelle fois dans l’univers de François Tanguy alors que celui qui l’a imaginé n’est plus là. Disparu en 2022, le metteur en scène a laissé derrière lui ce Théâtre du Radeau immédiatement reconnaissable, fait de planches, de châssis, de tentures, d’objets récupérés et de personnages semblant surgir d’un autre temps. Après Item, présenté quelques jours auparavant au Festival d’Avignon, Par autan constitue l’ultime création de François Tanguy et arrive forcément chargée d’une émotion particulière.
Sur le plateau du gymnase du lycée Mistral, le spectateur retrouve donc un monde qu’il croit déjà connaître. Quelques panneaux de bois, des cadres, des tissus, des meubles qui semblent avoir traversé plusieurs générations : nous pourrions être dans les réserves d’un vieux théâtre abandonné aussi bien que dans le grenier d’une maison familiale où des enfants auraient décidé de monter un spectacle avec tout ce qui leur tombe sous la main.
Puis le vent se lève. L’autan, ce vent du Sud auquel on prête depuis longtemps la faculté de rendre fou, devient ici presque un personnage. Il agite les tentures, menace les éléments du décor, accompagne les corps et donne parfois l’impression que tout cet univers pourrait disparaître dans la seconde suivante.
Chez François Tanguy, inutile de chercher l’histoire à laquelle se raccrocher. Il n’y en a pas véritablement. Les scènes apparaissent puis s’effacent, un texte surgit, quelques notes de musique l’accompagnent avant qu’une autre image ne vienne prendre sa place. Il faut accepter de perdre ses repères et surtout renoncer à cette vieille habitude de spectateur qui consiste à vouloir comprendre où l’on nous emmène.
Par autan se regarde davantage comme on écouterait une musique ou comme on observerait défiler une succession de tableaux. Et certains sont magnifiques.
Dans ce clair-obscur permanent apparaissent des personnages improbables, une bourgeoisie caricaturale dont les silhouettes et les attitudes pourraient sortir d’un dessin de Dubout. Les corps s’allongent, les gestes deviennent excessifs, les costumes participent à cette douce absurdité. Un patron de café peut soudain devenir chevalier par la grâce d’un accessoire et d’un changement d’attitude. Quelques secondes suffisent pour quitter le réel.
C’est probablement dans ces métamorphoses que le Théâtre du Radeau demeure le plus fascinant. Avec presque rien, il fait surgir un ailleurs.
Les textes classiques se mêlent aux musiques, Beethoven peut côtoyer les Beatles, les époques se rencontrent sans que personne ne songe véritablement à les remettre dans l’ordre. Lorsque le vent envahit le plateau et semble vouloir emporter avec lui personnages et décor, certaines images atteignent une réelle beauté et font surgir le souvenir du Molière d’Ariane Mnouchkine, avec cette même sensation d’un théâtre emporté dans son propre mouvement.
Il faut pourtant accepter les règles de ce voyage car le théâtre de François Tanguy ne cherche jamais à retenir celui qui reste sur le quai. On entre dans cette poésie ou l’on demeure à sa périphérie. Pour le spectateur qui attend un récit, une progression dramatique ou simplement quelques points d’appui, l’heure et demie peut devenir longue. Cette liberté qui constitue toute la singularité du Radeau peut aussi finir par produire une certaine distance et surtout une question finit par s’imposer : fallait-il présenter Par autan quelques jours seulement après Item ?
C’est là que notre enthousiasme se tempère. Les deux propositions sont tellement proches dans leur esthétique, leur manière de faire surgir les textes, leurs objets, leurs lumières et leur rapport au récit que l’impression de répétition devient difficile à écarter. Après l’étonnement provoqué par Item, nous avons parfois le sentiment de retourner dans le même grenier, d’ouvrir une autre malle et d’y retrouver presque les mêmes fantômes.
Bien sûr, Par autan possède de très belles images et porte avec lui une dimension particulière puisqu’il s’agit de l’ultime création de François Tanguy. On comprend le désir de faire vivre encore ce théâtre après la disparition de son créateur et de permettre au public de découvrir ce travail singulier mais dans un Festival d’Avignon dont l’une des missions reste aussi de faire surgir de nouvelles écritures, de nouveaux artistes et de nouvelles formes, présenter successivement Item et Par autan laisse malgré tout perplexe.
Reste ce vent. Celui qui traverse les étoffes, bouscule les décors et semble vouloir disperser les personnages avant qu’ils ne reviennent obstinément prendre leur place. Une belle image, finalement, du théâtre laissé par François Tanguy : fragile, étrange, parfois insaisissable et toujours prêt à disparaître mais un théâtre dont les fantômes, eux, n’ont manifestement pas fini de souffler.
Pierre Salles
Lien vers « Item » : Item de François Tanguy à Avignon : notre critique
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Composition scénique : François Tanguy
D’après / adaptation / traduction : Textes de Kleist, Tchekhov, Walser, etc.
Mise en scène : François Tanguy
Distribution : Frode Bjørnstad ; Samuel Boré ; Laurence Chable ; Martine Dupé ; Erik Gerken ; Vincent Joly ; Anaïs Muller
Scénographie / décor : François Tanguy
Lumières : François Fauvel ; Typhaine Steiner ; François Tanguy
Son / musique : Éric Goudard ; François Tanguy
Costumes : Couture : Odile Crétault
Compagnie / production : Théâtre du Radeau ; production/diffusion Geneviève de Vroeg-Bussière ; coproductions Théâtre des 13 Vents, Comédie de Caen, Festival d’Automne à Paris, Quinconces-L’Espal, L’Archipel, TNB, T2G
Lieu : Gymnase du lycée Mistral, Avignon
Festival / saison : Festival d’Avignon 2025
Dates : 12, 13 et 14 juillet 2025
Durée : 1h30

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon




