
FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « Haribo Kimchi » – Le goût du monde – Conception, texte, mise en scène, musique, son et vidéo Jaha Koo – Du 11 au 15 Juillet à 18h00 au Gymnase du Lycée Mistral.
Il y a des spectacles qui commencent lorsque la lumière s’éteint et d’autres qui s’installent plus discrètement, presque à notre insu, par une odeur qui gagne la salle, le bruit d’un couteau sur une planche ou celui d’un aliment qui commence à cuire. Avec Haribo Kimchi, Jaha Koo choisit cette seconde voie et transforme le Gymnase du lycée Mistral en un drôle de restaurant où le théâtre se glisse entre les plats, les souvenirs et les images, comme si raconter d’où l’on vient exigeait d’abord de retrouver ce que l’on mangeait. Dans cette 80e édition du Festival d’Avignon, où la langue coréenne occupait une place particulière, cette petite échoppe devient ainsi l’un des endroits les plus singuliers pour parler du monde contemporain.
Au centre du plateau, Eunkyung Jeong a recréé l’univers d’un pojangmacha, ces échoppes de rue coréennes où l’on vient manger, boire et parfois refaire le monde jusque tard dans la nuit. Jaha Koo s’installe derrière son comptoir, cuisine réellement, manipule les ingrédients, fait entendre les bruits de la préparation tandis que les parfums se répandent dans la salle. Deux spectateurs sont conviés à prendre place devant lui et la frontière habituelle entre celui qui joue et ceux qui regardent commence doucement à perdre de sa rigidité. La scénographie, pourtant précisément construite et accompagnée de vidéo, de musique et de ces étranges créatures robotiques dont l’artiste aime peupler ses spectacles, conserve quelque chose de familier : un endroit où l’on pourrait simplement s’asseoir et commander à manger.
Mais Haribo Kimchi n’est évidemment pas un cours de cuisine coréenne déguisé en spectacle. Autour de Jaha Koo apparaissent Gona, Haribo et Eel, personnages non humains auxquels viennent s’ajouter deux invités, et cette improbable petite communauté permet de déplacer constamment le récit entre l’intime et le politique, le souvenir et l’absurde. L’artiste raconte des existences prises entre plusieurs cultures et interroge ce qu’il reste du pays quitté lorsque le temps, les voyages et l’assimilation ont fait leur œuvre. Le kimchi devient alors bien davantage qu’un aliment : une mémoire qui fermente, se transforme, voyage et change avec ceux qui l’emportent.
C’est précisément là que le titre prend tout son sens. Il fallait tout de même penser à faire cohabiter Haribo et kimchi, l’ourson gélifié de l’industrie alimentaire européenne et l’un des emblèmes les plus anciens de la cuisine coréenne. La rencontre pourrait tenir du gag gastronomique ; elle raconte au contraire une identité qui refuse de choisir son camp. Jaha Koo ne cherche jamais à fabriquer artificiellement une opposition entre l’Orient et l’Occident. Il observe plutôt ce qui arrive lorsque les cultures se frottent les unes aux autres, lorsque celui qui vit ailleurs adopte de nouvelles habitudes sans parvenir — et peut-être sans même le souhaiter — à abandonner les anciennes.
Sous son apparente douceur, le spectacle n’a pourtant rien d’innocent. L’assimilation culturelle, le racisme, la difficulté de trouver sa place loin du pays où l’on est né traversent ces récits, mais Jaha Koo se méfie heureusement des grands discours démonstratifs. Là où un sujet pareil pourrait rapidement produire quelques solides tunnels théoriques, il préfère une histoire, un aliment, une image ou une situation légèrement absurde. Sa force est justement de ne jamais souligner ce qu’il vient de montrer. L’humour apparaît sans prévenir, la mélancolie également, et les machines elles-mêmes finissent par sembler étrangement humaines.
Cette retenue donne à Haribo Kimchi sa tonalité particulière. Jaha Koo ne transforme pas son parcours en manifeste et ne demande pas au spectateur de compatir à heure fixe. Il laisse au contraire les récits circuler, accepte les silences et fait de la cuisine un langage commun suffisamment élémentaire pour que chacun puisse y reconnaître quelque chose de sa propre histoire. Car il existe peu de souvenirs aussi persistants que ceux attachés aux odeurs et aux saveurs de l’enfance : un plat suffit parfois à faire revenir une maison disparue, une personne absente ou un pays que l’on croyait avoir laissé derrière soi.
Et c’est sans doute ce déplacement qui fait de Haribo Kimchi davantage qu’un spectacle sur l’exil ou l’identité. Peu à peu, la question n’est plus vraiment de savoir d’où vient Jaha Koo mais ce que signifie appartenir à un lieu lorsque la vie en a traversé plusieurs. Le « chez-soi » cesse d’être un point fixe sur une carte pour devenir l’addition de rencontres, de langues, de souvenirs et de goûts accumulés au fil du temps. Dans une époque qui aime tant enfermer les identités dans des cases bien étanches, voilà une manière autrement plus réjouissante de rappeler que l’on peut parfaitement aimer le kimchi, manger des Haribo et ne devoir aucune explication à personne.
Lorsque la représentation s’achève, quelque chose demeure ainsi au-delà des images et des mots : le sentiment d’avoir assisté à un théâtre profondément généreux, capable de parler d’assimilation et de déracinement sans pesanteur, et de faire d’une modeste échoppe coréenne un endroit où la notion même de frontière devient soudain moins évidente. Jaha Koo réussit surtout ce qui est probablement le plus difficile : partir d’une histoire très personnelle pour atteindre quelque chose d’universel sans jamais forcer le passage. Haribo Kimchi laisse alors derrière lui cette évidence aussi simple qu’un repas partagé : certaines patries tiennent peut-être moins à un territoire qu’aux saveurs dont on refuse d’oublier le goût.
Pierre Salles
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Jaha Koo
Mise en scène : Jaha Koo
Distribution : Jaha Koo, Eel, Gona, Haribo et deux invités
Scénographie / décor : Eunkyung Jeong – scénographie, collaboration à la recherche et gestion des médias
Lumières : Jasse Vergauwe – régie lumière et vidéo
Son / musique : Jaha Koo – musique, son et vidéo ; Tom Daniels – régie son
Compagnie / production : CAMPO ; coordination de production Wim Clapdorp ; coproductions internationales listées par le Festival d’Avignon
Lieu : Gymnase du lycée Mistral, Avignon
Festival / saison : Festival d’Avignon 2026
Dates : 11 au 15 juillet 2026
Durée : 1h10

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon




