
La-chronique.fr – 10 juillet 2026
« Les débuts n’ont pas d’importance, ils sont toujours parfaits (Bébé & Doudou) – Texte de Solenn Denis – Interprétation : le Collectif Denisyak – Le 11 – jusqu’au 23 juillet – Relâche les 10 et 17 juillet – 13h25 – durée 1h15.
Il y a des histoires d’amour dont le commencement ne laisse rien présager de la suite, tant les premiers regards, les gestes tendres et l’enthousiasme des corps semblent appartenir à cette période bénie où les défauts de l’autre ont encore le charme des singularités. Dans Les débuts n’ont pas d’importance, ils sont toujours parfaits [bébé&doudou], Solenn Denis s’empare précisément de cet instant pour observer ce qui se produit lorsque, derrière l’évidence amoureuse, commencent à apparaître les premiers signes d’un rapport de domination.
Bébé et Doudou ont la quarantaine et leur rencontre se fait en musique, dans une atmosphère joyeusement rétro où le funk accompagne les premiers frissons. Il prend de la place, parle beaucoup, séduit par cette assurance qui pourrait presque passer pour du charisme ; elle se laisse entraîner dans une relation dont les contours vont progressivement se modifier. Rien ne bascule brutalement, et c’est justement là que le texte trouve sa force : une remarque, un reproche présenté comme un conseil, une réalité légèrement déplacée, puis cette étrange faculté qu’a Doudou de transformer chaque contestation en faute commise par celle qui ose le contredire.
Le décor conçu par Franck Lesgourgues installe ce couple dans un salon aux tonalités orangées, avec son tapis central et ses plateformes basses, quelque part entre intérieur vintage et espace mental. L’époque demeure volontairement flottante et la musique participe pleinement à cette esthétique, tandis que les lumières de Fabrice Barbotin accompagnent avec finesse les changements de température de la relation. Peu à peu, ce qui avait les couleurs d’une fête prend une tout autre teinte, sans que la mise en scène du Collectif Denisyak ait besoin de souligner lourdement ce que le spectateur a déjà compris.
Face à face, Olivia Corsini et Erwan Daouphars rendent particulièrement crédible cette lente dégradation. Lui ne devient jamais un monstre de théâtre commodément identifiable, elle ne se transforme pas davantage en victime dessinée à gros traits, et cette absence de caricature rend le mécanisme d’autant plus inquiétant. Le spectacle montre ainsi combien l’emprise peut se construire dans les interstices du quotidien, lorsque celui qui domine parvient à déplacer suffisamment les repères pour que l’autre finisse par interroger son propre jugement plutôt que son comportement à lui.
Le recours ponctuel au micro, utilisé pour donner accès aux pensées des personnages, convainc un peu moins. La manipulation répétée de l’objet, sorti puis rangé presque comme une arme à la ceinture, introduit une mécanique visible qui vient parfois interrompre la remarquable continuité du jeu. Le procédé reste cependant suffisamment secondaire pour ne pas affaiblir un ensemble solidement tenu.
Derrière Bébé et Doudou se dessine finalement une question beaucoup plus vaste que celle de ce seul couple : celle de modèles amoureux et de rapports entre les sexes que l’on croit dépassés mais qui continuent de se transmettre avec une étonnante efficacité. Le Collectif Denisyak ne cherche ni l’effet spectaculaire ni la démonstration édifiante ; il laisse apparaître les rouages, un à un, jusqu’à rendre terriblement reconnaissable ce que l’on aurait préféré considérer comme exceptionnel. Et c’est probablement à cet endroit que le spectacle atteint le plus justement sa cible
Béatrice Stopin
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Solenn Denis
Mise en scène : Collectif Denisyak
Distribution : Olivia Corsini et Erwan Daouphars
Compagnie / production : Collectif Denisyak
Lieu : 11 • Avignon
Festival / saison : Festival Off Avignon 2026
Dates : Du 4 au 23 juillet 2026 à 13h25 ; relâches les 10 et 17 juillet
Durée : 1h15




