
La-chronique.fr – 10 juillet 2026
« Antigone des supermarchés » – Mise en scène Antoine Colnot et Anne Rehbinder – Le 11 – jusqu’au 23 juillet – Relâche les 10 et 17 juillet – 18h40 – durée 1h10.
Il y a parfois une distance vertigineuse entre le métier dont on rêvait et celui que l’on exerce pour continuer à croire au premier. Pour une jeune comédienne nourrie des grandes héroïnes du répertoire, Antigone semblait sans doute un horizon plus naturel qu’une mascotte chargée d’égayer les allées d’un supermarché. C’est pourtant dans cet écart, à la fois drôle, cruel et terriblement ordinaire, qu’Anne Jeanvoine puise la matière d’Antigone des supermarchés, seule-en-scène autobiographique écrit avec Anne Rehbinder et mis en scène par Antoine Colnot et Anne Rehbinder.
Sur le plateau du 11·Avignon, inutile de chercher le décor qui viendrait habiller le récit ou l’effet de lumière chargé de souligner l’émotion : une chaise, un plein feu et Anne Jeanvoine. Presque rien, donc, et c’est précisément ce presque rien qui donne au spectacle sa singularité. La mise en scène refuse de fabriquer autour de la comédienne un écrin spectaculaire et lui impose, en quelque sorte, la situation la plus inconfortable qui soit au théâtre : être là, simplement, face au public, sans possibilité de se réfugier derrière un personnage.
Car derrière les mésaventures d’une comédienne contrainte d’accepter les emplois alimentaires que le métier réserve parfois avec une imagination assez réjouissante — du moins pour ceux qui n’ont pas à enfiler le costume — se dessine progressivement une autre histoire. Celle d’une femme qui a longtemps composé avec le regard des autres, les normes et ce qu’il semblait préférable de montrer ou, au contraire, de tenir caché. Le parcours professionnel rejoint alors le parcours intime et le récit du métier laisse apparaître celui du coming-out, de l’identité et de cette difficulté à s’autoriser enfin à être pleinement soi.
Anne Jeanvoine possède surtout l’intelligence de ne jamais transformer cette parole autobiographique en confession pesante. Elle raconte, joue avec ses propres désillusions, laisse surgir l’autodérision et sait retenir l’émotion au moment précis où elle pourrait devenir démonstrative. Cette économie est essentielle : le spectacle aurait facilement pu basculer dans le témoignage appuyé ou dans une succession de confidences destinées à provoquer mécaniquement l’empathie. Il n’en est rien. L’émotion naît justement de cette retenue et de la manière dont la comédienne accepte de regarder son parcours avec suffisamment de distance pour en faire du théâtre.
Le titre prend alors une résonance particulière. L’Antigone rêvée n’a peut-être jamais été celle des grandes scènes et des distributions prestigieuses ; elle se trouve finalement ailleurs, dans cette femme qui cesse progressivement d’endosser les rôles que les autres, le métier ou la société lui ont assignés.
Antigone des supermarchés fait ainsi confiance à ce que le théâtre possède de plus élémentaire : un corps, une voix, un texte et des spectateurs disposés à écouter. Antoine Colnot et Anne Rehbinder n’ajoutent rien qui puisse parasiter cette rencontre et Anne Jeanvoine n’a besoin de rien de plus pour tenir la scène. Dans un festival où les spectacles rivalisent parfois d’effets pour retenir l’attention, cette simplicité pourrait presque passer pour une extravagance. Ici, elle devient surtout une évidence.
Béatrice Stopin
Lien de la compagnie : ICI
REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Anne Jeanvoine et Anne Rehbinder
Mise en scène : Antoine Colnot et Anne Rehbinder
Distribution : Anne Jeanvoine
Compagnie / production : Compagnie HKC
Lieu : 11 • Avignon
Festival / saison : Festival Off Avignon 2026
Dates : Du 4 au 23 juillet 2026
Durée : 1h10




