Le meilleur des mondes – lemailleur des mondes – Gaële Boghossian

« Le meilleur des mondes » : heureux à tout prix, libres à quel prix ?

TOP OFF 2026
Le meilleur des mondes – lemailleur des mondes – Gaële Boghossian

AVANT-PREMIERE OFF 2026. Le Meilleur des Mondes – d’après Aldous Huley – Collectif 8 – Adaptation et mise en scène  : Gaële Boghossian – Création vidéo de Paulo Correia – Vu le 6 juin en avant-première – Avignon Off 2026, du 4 au 25 juillet à 19h à La Factory-Théâtre de L’Oulle – durée 1h30 – relâche les jeudis 9, 16 et 23 juillet.

Près d’un siècle après sa publication, le monde imaginé par Aldous Huxley n’a plus tout à fait les contours d’une dystopie lointaine. Il suffit désormais d’y glisser une intelligence artificielle, quelques écrans omniprésents et cette injonction contemporaine à être heureux pour que la distance entre 1932 et aujourd’hui se réduise de manière assez inconfortable. Avec Le Meilleur des Mondes, Gaële Boghossian et le Collectif 8 poursuivent leur exploration des grands textes d’anticipation et trouvent dans l’œuvre de Huxley un terrain particulièrement fertile pour leur théâtre à la frontière de la scène, du cinéma et des arts numériques.

Dans cette société parfaitement organisée, les êtres humains sont fabriqués, conditionnés et assignés à une place avant même d’avoir eu l’occasion d’en désirer une autre. Tout est prévu pour assurer leur bonheur, ou plutôt pour leur éviter ce qui pourrait le compromettre : le doute, le manque, la frustration, la singularité. Gaële Boghossian transpose cette mécanique dans un univers où SOMA n’est plus seulement la substance imaginée par Huxley mais une intelligence artificielle omniprésente, séduisante et maternelle en apparence, qui observe, conseille et régule les existences. Le bonheur devient alors une norme à laquelle chacun est prié de se conformer, et l’on mesure assez vite ce qu’une société peut sacrifier de liberté lorsqu’elle prétend vouloir le bien de tous.

La première image installe immédiatement cet univers. Dans un paysage aux teintes de sable, des silhouettes humaines apparaissent avant de se dissoudre lentement, comme si le vent pouvait les effacer. La beauté plastique de la scène porte déjà en elle quelque chose de menaçant : dans ce monde, l’individu semble n’être qu’une présence provisoire, appelée à disparaître dès lors qu’elle menace l’équilibre du système.

La création vidéo de Paulo Correia prend alors toute son ampleur. Depuis plusieurs années, elle constitue l’une des signatures du Collectif 8, mais elle ne vient jamais simplement habiller le plateau. Les images prolongent l’espace, fabriquent des lieux, déplacent les perspectives et deviennent un véritable élément dramaturgique. Un immeuble se construit ainsi devant le spectateur, composé d’appartements dans lesquels les personnages vivent les uns à côté des autres, parfaitement visibles et pourtant profondément isolés. Cette étrange ruche humaine donne une forme saisissante à la surveillance permanente : chacun possède son espace, pourvu qu’il n’imagine pas pouvoir réellement s’y soustraire au regard de SOMA.

C’est dans cet univers que se croisent les quatre interprètes. Paulo Correia campe un présentateur de talk-show parfaitement à l’aise dans un système où le divertissement participe à la fabrication du consentement, Océane Verger incarne une jeune femme façonnée pour répondre aux attentes de SOMA, tandis que Damien Rémy prête ses contradictions à un psychologue dont les certitudes commencent à se fissurer. Matthieu Astre apporte le contrepoint nécessaire en incarnant celui qui vient d’ailleurs, d’un monde sans virtuel, et dont le comportement instinctif apparaît presque incongru face à des êtres qui ont appris à ne plus déborder du cadre prévu pour eux.

Ce regard extérieur constitue l’un des ressorts les plus efficaces de l’adaptation : ce que les habitants considèrent comme normal retrouve soudain toute son étrangeté. Car le monde de SOMA n’a rien, en apparence, d’une dictature brutale. On y promet le confort, la satisfaction et la disparition de la souffrance, ce qui rend la proposition autrement plus séduisante — et autrement plus inquiétante. Pourquoi se révolter lorsque tout est organisé pour que personne n’en éprouve plus le désir ?

La scénographie numérique, la création sonore de Benoît Berrou et les lumières de Tiphaine Bureau construisent cet univers sans étouffer les interprètes, équilibre essentiel dans un spectacle où la technologie aurait facilement pu devenir la vedette. Le Collectif 8 évite précisément cet écueil : l’image reste au service du récit et la virtuosité technique n’efface jamais les corps présents sur le plateau.

Après 1984, Gaële Boghossian poursuit ainsi une réflexion passionnante sur deux cauchemars politiques qui empruntent des chemins différents pour parvenir à une même question. Chez Orwell, le pouvoir contraint et surveille ; chez Huxley, il rend heureux. Le second pourrait presque sembler plus aimable, si ce bonheur obligatoire n’avait pas pour prix l’abandon progressif du libre arbitre.

C’est là que Le Meilleur des Mondes trouve sa résonance la plus contemporaine. À l’heure où les algorithmes anticipent les désirs, où les intelligences artificielles prennent une place croissante dans les existences et où le confort technologique s’échange volontiers contre quelques fragments de liberté ou d’intimité, le roman de Huxley cesse par moments de ressembler à de la science-fiction. Le Collectif 8 ne prétend pas donner de réponse, mais pose une question suffisamment dérangeante pour accompagner longtemps la sortie du théâtre : si une machine pouvait garantir notre bonheur, jusqu’où accepterions-nous de la laisser décider à notre place ?

Béatrice Stopin

REPÈRES DU SPECTACLE
Texte / auteur : Aldous Huxley
D’après / adaptation / traduction : Adaptation : Gaële Boghossian
Mise en scène : Gaële Boghossian
Distribution : Mathieu Astre ; Paulo Correia ; Damien Remy ; Océane Verger
Scénographie / décor : Création visuelle / vidéo : Paulo Correia
Lumières : Tiphaine Bureau
Son / musique : Musique : Benoît Berrou
Compagnie / production : Collectif 8
Lieu : La Factory – Théâtre de l’Oulle, Avignon
Festival / saison : Festival Off Avignon 2026
Dates : 4 au 25 juillet 2026 à 19h ; relâches 9, 16 et 23 juillet
Durée : 1h30

Photos copyright Collectif 8