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À Avignon, l’été semblait avoir tout pris : les théâtres, les rues, les artistes, les terrasses et jusqu’à l’idée même de festival. Il fallait donc une certaine obstination pour imaginer qu’au cœur de février, lorsque le mistral rend les remparts à leurs habitants et que la ville retrouve un tout autre visage, elle puisse devenir l’un des lieux où s’invente la danse contemporaine française. C’est pourtant le pari qu’Amélie Grand engage à la fin des années 1970, non pas en cherchant à reproduire le modèle du Festival d’Avignon, mais en imaginant un rendez-vous où la représentation ne serait jamais complètement séparée de la pratique, et où ceux qui dansent, ceux qui transmettent et ceux qui regardent auraient enfin l’occasion de se rencontrer.
Près d’un demi-siècle plus tard, Les Hivernales ont accompagné suffisamment de métamorphoses pour que leur propre histoire se confonde par endroits avec celle de la danse contemporaine en France. Dominique Bagouet, Maguy Marin, Daniel Larrieu, Philippe Decouflé, Angelin Preljocaj, Josef Nadj, Boris Charmatz, Jérôme Bel, William Forsythe ou Mourad Merzouki ne composent pas simplement un prestigieux générique : leur passage à Avignon permet de suivre les changements de générations, l’apparition de nouveaux langages, l’effacement progressif des frontières entre les disciplines et les moments où la danse a commencé à remettre en question ses propres conventions.
Raconter Les Hivernales revient dès lors à raconter beaucoup plus qu’un festival. C’est suivre le chemin qui mène d’une Semaine de la danse presque artisanale à un Centre de développement chorégraphique national, comprendre comment une manifestation née dans l’ombre immense du théâtre avignonnais a fini par imposer son propre calendrier et regarder aussi, sans l’escamoter, ce que les changements de direction, les choix artistiques et la crise qui accompagne le départ d’Emmanuel Serafini ont fait à cette institution.
1978, faire danser la ville du théâtre
Amélie Grand n’a pas le parcours attendu d’une future directrice d’institution culturelle. Professeure d’éducation physique et sportive, conseillère à la Direction départementale de la jeunesse et des sports du Vaucluse, elle ouvre en 1976 un cours de danse à Avignon et travaille déjà à rapprocher ce que l’on a longtemps eu tendance à séparer : la pratique physique d’un côté, la création artistique de l’autre. Deux ans plus tard, avec quelques compagnons de route, elle imagine une Semaine de la danse qui porte déjà en elle une grande partie de ce que deviendront Les Hivernales.
En février 1978, le choix d’Avignon et surtout celui de l’hiver ont quelque chose d’un contre-pied. La ville est déjà mondialement associée au théâtre et au festival fondé par Jean Vilar, tandis que la danse contemporaine dispose encore de relativement peu de lieux capables non seulement de la montrer, mais aussi d’accompagner durablement ceux qui l’inventent. Plutôt que de se glisser dans l’effervescence de juillet, Amélie Grand choisit donc une autre saison et, avec elle, une autre manière de construire la rencontre avec les artistes.
Car la véritable originalité des premières Hivernales ne tient pas seulement à leur calendrier. Les chorégraphes invités ne viennent pas présenter une œuvre avant de repartir : ils donnent également des stages, transmettent une pratique et rencontrent ceux qui, quelques heures plus tard, deviendront leurs spectateurs. La circulation entre le studio et la salle, entre l’apprentissage et la représentation, installe dès l’origine un rapport singulier à la danse, puisque celui qui vient de travailler un mouvement, une énergie ou une manière d’occuper l’espace peut ensuite reconnaître sur le plateau quelque chose qu’il a lui-même, modestement, éprouvé.
Cette volonté de ne pas seulement montrer la danse, mais de donner les moyens de l’approcher, restera l’un des fils rouges les plus solides de l’histoire des Hivernales.
Grandir au moment où la danse française change de visage
La manifestation naît à un moment particulièrement fécond puisque, au tournant des années 1980, le paysage chorégraphique français connaît une profonde transformation. De nouvelles compagnies apparaissent, les politiques publiques commencent à structurer davantage la danse sur le territoire et toute une génération de chorégraphes s’émancipe des modèles académiques pour inventer d’autres rapports au corps, à la musique, au récit, au théâtre et à l’espace.
Les Hivernales grandissent avec cette effervescence et deviennent progressivement l’un des endroits où ces nouvelles écritures peuvent être vues, pratiquées et discutées. Dominique Bagouet, Maguy Marin, Daniel Larrieu, Philippe Decouflé ou Angelin Preljocaj appartiennent à des univers très différents, mais leurs parcours témoignent d’un même moment historique : celui où la création chorégraphique française cesse de pouvoir être décrite à partir de quelques modèles dominants et se fragmente en une multitude de langages personnels.
Ce qui impressionne rétrospectivement n’est donc pas seulement le prestige des noms passés par Avignon, mais le moment auquel certains d’entre eux y ont été accueillis. Les Hivernales n’ont pas attendu que toutes ces signatures deviennent des références de l’histoire de la danse pour les programmer ; elles ont participé, avec d’autres lieux et festivals, au réseau qui leur permettait de montrer leurs œuvres, de rencontrer des professionnels et de construire un public. Le festival se définit ainsi moins par la défense d’une esthétique que par sa capacité à rester disponible à ce qui se transforme, quitte à accueillir quelques années plus tard des artistes venus remettre en cause les principes mêmes que leurs prédécesseurs avaient contribué à imposer.
Lorsque la danse commence à interroger ses propres règles
Cette succession de générations permet de lire l’histoire des Hivernales comme une sorte de sismographe de la création chorégraphique. Aux bouleversements portés par la nouvelle danse française succèdent en effet, dans les années 1990, des démarches qui ne cherchent plus seulement à inventer un autre mouvement, mais qui interrogent la définition même de la danse et les conventions sur lesquelles repose le spectacle chorégraphique.
Lorsque Boris Charmatz ou Jérôme Bel apparaissent dans cette histoire, les questions ont changé. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment un corps peut danser autrement, mais de se demander ce qu’est un danseur, ce que le spectateur attend de lui, pourquoi la virtuosité devrait constituer l’horizon naturel d’un spectacle et jusqu’où il est possible de retirer du mouvement sans faire disparaître la chorégraphie. La présence de William Forsythe ouvre encore une autre perspective, celle d’un artiste capable de partir du vocabulaire classique pour en démonter les mécanismes et en pousser les possibilités bien au-delà de ses frontières habituelles.
Les Hivernales auront ainsi vu se succéder, parfois à quelques années de distance, des conceptions presque contradictoires de la danse, sans chercher à trancher entre elles. C’est précisément ce qui donne aujourd’hui de la profondeur à leurs archives : elles ne racontent pas l’histoire d’une école, mais celle d’un art qui n’a cessé de déplacer la définition de son propre territoire.
Quand les artistes invités deviennent eux-mêmes une histoire
À mesure que le festival vieillit, un phénomène intéressant apparaît : les chorégraphes qui avaient accompagné son développement possèdent désormais des œuvres suffisamment importantes pour être regardées avec le recul que l’on réserve habituellement aux grandes figures historiques. Lorsque Les Hivernales accordent ainsi une place particulière à Maguy Marin, ce n’est plus seulement une chorégraphe contemporaine que le festival accueille, mais une artiste dont le travail a durablement déplacé les rapports entre danse, théâtre, geste quotidien, musique et regard politique.
Dans le même temps, de nouveaux langages viennent à leur tour bousculer le paysage. Peeping Tom brouille les frontières entre danse et théâtre physique, tandis que Mourad Merzouki appartient à cette génération qui transforme le hip-hop en un formidable laboratoire scénique, capable de dialoguer avec les écritures contemporaines sans renier l’histoire des danses urbaines dont il est issu.
Cette évolution dit beaucoup de ce que sont devenues Les Hivernales : un lieu où les catégories comptent moins que les déplacements qu’elles permettent. Danse contemporaine, hip-hop, performance, théâtre physique, cirque ou arts visuels peuvent désormais se rencontrer sans que l’institution éprouve le besoin de tracer entre eux des frontières définitives.
Le spectateur n’est jamais très loin du pratiquant
Au milieu de toutes ces transformations esthétiques, une conviction demeure pourtant remarquablement stable : la pratique ne constitue pas un supplément pédagogique ajouté à la programmation, mais l’une des raisons d’être du festival. Les stages, ateliers et rencontres permettent depuis l’origine de maintenir une circulation entre amateurs et professionnels qui modifie profondément la relation habituelle entre la scène et la salle.
Celui qui a lui-même tenté un mouvement, traversé une phrase chorégraphique ou simplement éprouvé la difficulté d’une consigne ne regarde plus nécessairement ce qui se déroule sur le plateau avec la même distance. Il connaît quelque chose du poids du corps, de l’équilibre, de la respiration, de la répétition et parfois de l’épuisement nécessaires à ce qui, depuis un fauteuil, peut sembler presque naturel. Cette manière de fabriquer un public est probablement l’un des héritages les plus durables d’Amélie Grand, car elle repose sur une idée aussi simple qu’exigeante : la danse devient plus accessible lorsque l’on donne également la possibilité de l’éprouver, et le spectateur n’a pas besoin d’être spécialiste pour construire une relation intime avec une œuvre chorégraphique.
1991, lorsque l’hiver revient en été
L’histoire prend une tournure presque paradoxale lorsque Les Hivernales, créées précisément pour faire exister la danse loin de l’effervescence culturelle de juillet, développent à partir de 1991 une présence estivale. Ce retour vers l’été ne constitue pourtant pas un reniement du projet initial, car Avignon concentre alors pendant plusieurs semaines une quantité exceptionnelle de spectateurs, de programmateurs, de directeurs de lieux, de journalistes et de professionnels auxquels les compagnies chorégraphiques ont tout intérêt à pouvoir présenter leur travail.
La danse s’inscrit ainsi progressivement dans le gigantesque mouvement de circulation des œuvres qui caractérise juillet, tandis que la programmation estivale des Hivernales trouve au fil des années ses propres espaces avant de bénéficier de l’ancrage permanent de la rue Guillaume-Puy. À partir de 2017, cette présence se renforce encore à travers des collaborations et des codiffusions avec le Festival d’Avignon.
Il y a quelque chose d’assez beau dans cette évolution : après avoir conquis une saison où personne n’attendait particulièrement Avignon, Les Hivernales reviennent vers celle qui avait contribué à faire la célébrité culturelle de la ville et réussissent à faire dialoguer les deux calendriers plutôt qu’à les opposer.
Du festival à une institution permanente
La transformation la plus profonde intervient cependant lorsque Les Hivernales cessent progressivement d’être seulement une manifestation périodique pour devenir une structure travaillant tout au long de l’année. La reconnaissance comme Centre de développement chorégraphique, obtenue en 1996, inscrit le projet dans une politique culturelle qui ne se limite plus à présenter des spectacles pendant quelques semaines, mais associe diffusion, soutien à la création, accueil en résidence, transmission et développement de la culture chorégraphique.
Ce changement d’échelle modifie profondément la nature de la maison, car il ne s’agit désormais plus seulement de réussir une édition avant de préparer la suivante : il faut accompagner des artistes dont les œuvres sont encore en construction, organiser leur présence sur le territoire, développer les relations avec les publics et inscrire la danse dans un temps beaucoup plus long que celui du festival.
Le 18 rue Guillaume-Puy devient le point d’ancrage de cette activité permanente et Les Hivernales rejoignent progressivement le réseau qui porte aujourd’hui le label de Centre de développement chorégraphique national. En trois décennies, Amélie Grand aura donc accompli un trajet assez exceptionnel : partie d’une Semaine de la danse portée par quelques passionnés, elle laisse en 2009 une institution reconnue dans le paysage chorégraphique français, avec un lieu, une histoire et une identité suffisamment fortes pour que la question de sa succession devienne, inévitablement, un moment délicat.
Emmanuel Serafini, ou la difficulté de succéder à une fondatrice
Lorsqu’Emmanuel Serafini prend la direction des Hivernales à l’automne 2009, il ne découvre ni la danse contemporaine ni les réseaux qui la font vivre. Administrateur et producteur de compagnies depuis la fin des années 1980, il a travaillé avec Daniel Larrieu, Hervé Robbe, François Raffinot, Carlotta Ikeda ou Marion Lévy et a surtout accompagné pendant de longues années Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, ce qui lui donne une connaissance intime de l’économie des compagnies, des artistes et des conditions souvent fragiles dans lesquelles les œuvres chorégraphiques sont produites et diffusées.
La tâche qui lui revient n’en est pas moins complexe, car succéder à une fondatrice après trente années de direction suppose de préserver ce qui fait l’identité d’une maison tout en démontrant qu’elle peut continuer à évoluer. Serafini ne cherche pas à effacer l’héritage d’Amélie Grand : la transmission, les stages et l’accompagnement des artistes demeurent au cœur du projet, mais la programmation s’ouvre davantage aux nouvelles générations, à des territoires géographiques plus larges et à des formes qui rendent encore plus poreuses les frontières de la danse.
Cette période, qui dure plus de six ans, mérite donc d’être considérée comme une véritable séquence artistique des Hivernales et non comme une simple transition entre deux directions, d’autant qu’elle voit apparaître plusieurs initiatives destinées à maintenir la maison du côté de la découverte plutôt que de la seule consécration.
Les HiverÔclites et le choix de ce qui n’est pas encore installé
Les HiverÔclites, initiées en 2010, traduisent assez bien cette volonté en donnant une visibilité à des propositions chorégraphiques encore peu connues et en associant à leur découverte publics, professionnels et journalistes. L’idée correspond profondément à la mission d’un Centre de développement chorégraphique : une institution de ce type n’a pas seulement vocation à accueillir les artistes dont la réputation garantit déjà le remplissage d’une salle, mais aussi à créer les conditions permettant à des écritures plus fragiles de rencontrer leurs premiers spectateurs et, éventuellement, de poursuivre leur chemin ailleurs.
Sous Serafini, Les Hivernales regardent également vers d’autres territoires et interrogent successivement différentes géographies de la danse, tandis que les croisements entre les disciplines deviennent de plus en plus présents. Cette ouverture n’est pas étrangère aux transformations générales de la création chorégraphique, qui se nourrit alors plus librement du théâtre, de la performance, des cultures urbaines ou du cirque et oblige les institutions à revoir les catégories à partir desquelles elles avaient longtemps organisé leurs programmations.
L’un des gestes les plus significatifs de cette période intervient en 2014, lorsque le hip-hop et les danses urbaines prennent une place centrale dans la 36e édition des Hivernales.
Le hip-hop n’est plus à la périphérie
Ce choix possède une véritable portée historique, car le hip-hop a certes depuis longtemps quitté la rue pour investir les scènes, mais les anciennes hiérarchies culturelles n’ont pas entièrement disparu. Accueillir Mourad Merzouki, Kader Attou et d’autres artistes issus de ces cultures dans un festival historiquement consacré à la création chorégraphique contemporaine revient à constater que les danses urbaines ne sont plus une curiosité située à la périphérie de l’institution, mais l’un des endroits où s’invente désormais une partie de la danse française.
Le geste est d’autant plus cohérent avec l’histoire des Hivernales que le festival avait précisément accompagné, dans les années 1980, des artistes qui remettaient eux-mêmes en cause les cadres dominants de leur époque. Trente ans plus tard, il applique en quelque sorte le même principe à une autre génération, en acceptant que les langages susceptibles de renouveler la danse ne viennent pas nécessairement des territoires où l’institution avait l’habitude de les chercher. Réduire les années Serafini à la crise qui va suivre serait donc profondément trompeur : elles témoignent d’une institution qui cherche à renouveler ses publics, à élargir ses références et à maintenir une place pour les artistes émergents, même si cette période va s’achever dans des conditions suffisamment brutales pour marquer durablement l’histoire de la maison.
2015, une rupture qui tourne à la crise
À la fin de 2015, les tensions au sein de l’association conduisent à l’éviction puis au licenciement d’Emmanuel Serafini, auquel sont notamment reprochés des éléments liés à sa gestion financière. Le contexte rend immédiatement l’affaire particulièrement sensible puisque le directeur vient également d’être candidat aux élections régionales et que certains de ses soutiens soupçonnent alors une dimension politique derrière son départ, interprétation qui circulera largement mais qui ne sera jamais judiciairement établie comme la cause de son licenciement.
La distinction est essentielle, car l’histoire de cette crise a longtemps été racontée au rythme de déclarations contradictoires, avant que le contentieux judiciaire ne vienne progressivement en modifier la lecture. En 2017, le conseil de prud’hommes d’Avignon donne d’abord raison à l’employeur et considère le licenciement fondé, mais Emmanuel Serafini fait appel et obtient, trois ans plus tard, une décision radicalement différente.
Le 30 juin 2020, la cour d’appel de Nîmes infirme le premier jugement et considère le licenciement dépourvu de cause réelle et sérieuse, tout en condamnant l’association à verser à son ancien directeur différentes indemnités et des dommages et intérêts. La cour considère notamment que le grief relatif à une gestion financière qualifiée de calamiteuse n’est pas établi, ce qui oblige nécessairement à regarder avec davantage de prudence les accusations formulées au moment de son éviction.
L’arrêt devient ensuite définitif après le désistement intervenu devant la Cour de cassation en 2021. Cette issue judiciaire ne réécrit évidemment pas à elle seule les six années précédentes, mais elle interdit de raconter aujourd’hui leur dénouement comme si les reproches avancés en 2015 avaient été définitivement confirmés par la justice.
Il serait cependant tout aussi injuste de laisser le contentieux absorber le bilan d’une direction entière : entre 2009 et 2015, Les Hivernales ont poursuivi leur travail de transmission, développé de nouveaux dispositifs pour les artistes émergents, ouvert leur programmation à d’autres territoires et donné une visibilité accrue à des langages, notamment issus du hip-hop, qui participaient à la redéfinition du paysage chorégraphique.
Isabelle Martin-Bridot, reconstruire sans effacer ce qui précède
Lorsque Isabelle Martin-Bridot prend progressivement la direction de la structure en 2016, elle n’arrive pas de l’extérieur pour reconstruire une maison qu’elle ne connaîtrait pas. Présente aux Hivernales depuis 2004, d’abord chargée de communication puis secrétaire générale à partir de 2009, elle a connu la fin de la période Amélie Grand et travaillé pendant toute la direction d’Emmanuel Serafini, ce qui lui permet d’assurer une continuité institutionnelle à un moment où la crise aurait facilement pu provoquer une rupture beaucoup plus profonde.
Son projet prolonge les missions historiques de la maison tout en renforçant notamment l’ancrage territorial, les relations avec la jeunesse et la présence de la danse pendant l’été avignonnais. La programmation continue surtout de faire dialoguer plusieurs générations, de sorte que les artistes ayant participé aux grandes transformations des décennies précédentes peuvent côtoyer ceux qui interrogent aujourd’hui les rapports entre danse, cirque, performance, parole, arts visuels ou cultures populaires.
Cette coexistence constitue sans doute l’une des manières les plus intelligentes de rester fidèle à l’histoire des Hivernales : il ne s’agit pas de transformer les pionniers en figures intouchables ni de rechercher artificiellement la nouveauté, mais de permettre à différentes générations de se confronter et de montrer comment les questions posées par la danse se déplacent avec le temps.
De l’enfance aux professionnels, transmettre encore
La transmission reste, elle aussi, au cœur de cette continuité. Avec les HiverÔmomes, le jeune public dispose désormais d’un temps qui lui est particulièrement destiné, tandis que les ateliers, stages, rencontres, actions culturelles et interventions dans les établissements scolaires prolongent à une tout autre échelle ce qui constituait déjà l’intuition de la première Semaine de la danse.
L’évolution est considérable, mais le principe n’a finalement guère changé : programmer un spectacle ne suffit pas si l’on ne crée pas parallèlement les chemins qui permettront à des spectateurs différents d’y entrer. La médiation n’est donc pas pensée comme une explication destinée à rendre une œuvre plus docile ou plus facile, mais comme la possibilité d’acquérir suffisamment de familiarité avec le mouvement, les artistes et leurs processus de création pour pouvoir ensuite construire son propre regard.
Près d’un demi-siècle après les premiers stages imaginés par Amélie Grand, cette continuité est peut-être l’un des signes les plus convaincants de la solidité du projet.
Une économie qui raconte aussi ce qu’est le festival
Cette ambition possède nécessairement un coût et explique pourquoi le modèle économique des Hivernales ne peut être comparé à celui d’un grand festival dont l’équilibre reposerait beaucoup plus largement sur la billetterie, de grandes jauges ou le mécénat. Accueillir des artistes en résidence, accompagner des créations qui ne produisent pas encore de recettes, organiser des stages, intervenir auprès des scolaires, développer des actions sur le territoire et présenter des œuvres dans des salles de dimensions relativement modestes suppose une économie dans laquelle le financement public joue un rôle structurel.
L’État, les collectivités territoriales et les partenaires publics ne viennent donc pas simplement compenser ce que la billetterie ne rapporte pas : leur intervention rend possible une mission qui dépasse très largement l’organisation de quelques semaines de spectacles. Soutenir une écriture émergente dont personne ne peut encore garantir le succès, donner du temps à un artiste pour travailler, maintenir des tarifs accessibles ou consacrer des moyens à la transmission sont précisément des choix qui seraient difficiles à défendre si chaque activité devait atteindre isolément sa rentabilité. Le modèle économique et le projet artistique sont, de ce point de vue, indissociables : l’argent public finance moins un événement qu’un écosystème, dont le festival constitue la partie la plus visible mais certainement pas la seule.
Avignon n’est plus seulement une ville de théâtre
Il faut enfin mesurer ce que Les Hivernales ont changé dans la géographie culturelle avignonnaise. Jean Vilar avait fait d’Avignon l’un des grands symboles européens du théâtre et la danse avait elle-même trouvé progressivement sa place dans le Festival d’Avignon, mais l’extraordinaire puissance symbolique de juillet pouvait facilement donner l’impression que la vie artistique de la ville se résumait à quelques semaines d’été.
Amélie Grand a pris le problème à l’envers en installant la danse précisément au moment où personne n’attendait Avignon, avant que Les Hivernales ne reviennent, une fois leur identité construite, prendre également leur place dans l’effervescence de juillet. Ce double mouvement résume assez bien l’évolution du projet : conquérir d’abord son propre territoire, puis accepter de se confronter au grand rendez-vous avignonnais sans perdre ce qui faisait sa singularité.
Aujourd’hui, le CDCN travaille toute l’année, accueille et accompagne des artistes, développe des actions de transmission, organise son festival hivernal et maintient une présence estivale. Les Hivernales ont donc réussi cette transformation toujours délicate qui consiste à devenir une institution sans laisser l’institution étouffer le festival dont elle est issue.
Faire danser février
Il reste finalement ce nom, Les Hivernales, qui aurait pu devenir avec les décennies une marque détachée de son origine mais continue, au contraire, de raconter avec une étonnante justesse ce qui rend cette aventure singulière. Faire danser Avignon en février, c’était choisir une saison sans foule, loin de l’extraordinaire machine culturelle de juillet, et parier sur les artistes, les amateurs et les habitants avant de pouvoir compter sur la réputation acquise au fil des éditions.
Depuis, le festival a vu passer la nouvelle danse française, les influences venues d’ailleurs, les remises en question radicales des années 1990, l’affirmation du hip-hop et les multiples hybridations contemporaines ; il a traversé le départ de sa fondatrice, une succession délicate, une crise institutionnelle et un long contentieux judiciaire, tout en se transformant en Centre de développement chorégraphique national sans abandonner ce qui constituait déjà le cœur de la première Semaine de la danse : rapprocher l’artiste de celui qui regarde, et celui qui regarde de celui qui danse.
Sa longévité ne se mesure donc pas seulement au nombre d’éditions organisées ni à l’impressionnante liste des artistes accueillis. Elle tient davantage à cette capacité à accompagner les moments où la danse change de langage, de génération ou de territoire, sans prétendre décider à l’avance de la forme qu’elle devra prendre.
À Avignon, l’été appartient depuis longtemps aux scènes ; Les Hivernales ont réussi quelque chose de plus improbable : donner à la danse une saison qui lui ressemble.
Pierre Salles
REPÈRES
Festival : LES HIVERNALES D’AVIGNON
Création : 1978, sous la forme d’une Semaine de la danse
Fondatrice : Amélie Grand
Discipline : danse contemporaine
Ville : Avignon
Lieu permanent : 18 rue Guillaume-Puy, Avignon
Direction fondatrice : Amélie Grand, jusqu’en 2009
Direction : Emmanuel Serafini, 2009-2015
Direction actuelle : Isabelle Martin-Bridot
Centre de développement chorégraphique : reconnaissance en 1996
Structure actuelle : Centre de développement chorégraphique national d’Avignon
Présence estivale : développée depuis 1991
Jeune public : Les HiverÔmomes
Principe fondateur : associer diffusion, pratique, transmission et rencontre avec les artistes
Quelques artistes qui ont jalonné son histoire : Dominique Bagouet, Maguy Marin, Daniel Larrieu, Philippe Decouflé, Angelin Preljocaj, Josef Nadj, Boris Charmatz, Jérôme Bel, William Forsythe, Mourad Merzouki…
Le site des hivernales -> ici




